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Publié par Isabelle Kévorkian

L'Affaire Simenon
L'Affaire Simenon

Pierre Assouline avait déjà consacré une biographie à Simenon, saluée par la critique, qui peignait un homme insoupçonné (Julliard, 1992). Aujourd’hui Alain de Preter, juriste de formation qui s’est reconverti comme éducateur dans un hôpital pour adultes présentant des difficultés psychologiques, propose un dossier plus approfondi sur Georges Simenon : « L’affaire Simenon » (Avant-Propos, 2016). Pour une fois, il n’est pas déconseillé de commencer l’ouvrage par la fin, et relire l’apostrophe entre un Bernard Pivot mal à l’aise et Georges Simenon, dont on ne sait que penser. Ecrivain génial ou médiocre, capable d’écrire à la chaîne 6 romans par an ? Flambeur égotiste ? Parvenu minable ? Menteur patenté ? Souverain méprisant ? Narcissique et orgueilleux ? Père malsain et incestueux ? Epoux aux mœurs extensibles, irrespectueux ? Nécrophile pervers ? Raciste ? Pédophile ? Jaloux ? Lâche ? Haineux ? Sans éthique ? Qui explique : « Au fond, j’aime mieux l’odeur des cabinets de campagne que celle des bombes à je ne sais quel parfum et l’odeur d’une femme saine à celle de tous les déodorants du monde » ; Qui s’enorgueillit de ses relations sexuelles avec de jeunes Africaines. « Dans une dictée, il se vante même d’avoir voulu –acheter- (sic) une petite fille de dix ans aux yeux éveillés et au sourire désarmant (et aussi un petit négrillon afin qu’elle ne se sente pas seule) qui aurait –égayé- (sic) la Richardière. On pouvait acheter là-bas, précise-t-il, une fille presque adulte moyennant une jour et quatre chèvres ».

Le portrait est effroyable, et c’est pas le prisme du suicide de sa fille Marie-Georges Marie-Jo, à l’âge de 25 ans, que le roman aborde la personnalité douteuse et controversée de Georges Simenon. Le nœud de l’affaire se situe dans la maison rose, un soir de février 1974.

On sort de ce livre avec la nausée et un sentiment de duperie et de trahison oppressant. « Bref, sa situation dichotomisée lui impose de faire des choix qui ne sont pas infinis et qui, en dernière analyse, se ramènent toujours à cette alternative fondamentale : opter pour la vie, le bien et l’amour en s’humanisant (tendance progressive ou biophile), ou opter pour la mort, le mal et la haine en s’animalisant (tendance régressive ou nécrophile ». Alain de Preter s’est appuyé sur les analyses de Fromm pour écrire cet ouvrage stupéfiant. Lequel Fromm « Paraphrasant Spinoza, définissait le bien (la tendance progressive) comme le fait pour l’homme de se rapprocher de son essence, alors que le mal (la tendance régressive) consistait à s’en éloigner, c’est-à-dire à tenter de retourner à une vie délivrée des dangers de la responsabilité, de la liberté et de la conscience ». Ces passages résument-ils Georges Simenon ?

Georges Simenon est tout et son contraire. Il entend comprendre et ne pas juger, se prétend préoccupé par la dignité humaine, la morale et la justice, et dans le même temps avoue que « la morale est la chose qui l’a le plus révolté dans la vie et qu’il a toujours essayé de s’en détacher de plus en plus afin de voir l’homme tel qu’il est (l’homme nu) et non tel qu’il voudrait être ». Pourtant son personnage emblématique, Maigret, s’érige en parangon de moralité. Alain de Preter souligne à cet égard que Maigret « lui tenait lieu de conscience morale ». Ses polars protègent Simenon, ils lui permettent de se forger un double exemplaire et vertueux. La plupart des personnes ne connaissant de Simenon que Maigret et le Quai des Orfèvres. Des mythes inébranlables et fascinants, au point de faire l’objet d’adaptations cinématographiques époustouflantes. Maigret justicier, toujours vainqueur. Sauf que la plupart des personnes oublient « Les Dictées » de Simenon, « Pedigree » ou « Mémoires intimes », précédées du « Journal de Marie-Jo ». Des écrits autobiographiques qui traduisent la véritable personnalité de l’auteur et d’un homme « dont le leitmotiv pourrait être le sexe, la puissance et l’argent », conclue Alain de Preter. Qui poursuit : « Pour sa part, Gide avait également remarqué qu’un des thèmes de -capitale importance- chez Simenon était que, par le crime (la faute), le champ de manœuvre de la vie se rétrécit, ce n’est au fond pas très différent de dire, comme Fromm le fait, que plus l’homme s’adonne au mal, plus il devient difficile pour lui de revenir au bien ». Or, Alain de Preter a analysé que « en filigrane de ce qu’il écrit, on ressent qu’on a affaire à un écrivain sans foi ni loi qui entretient des rapports désespérants avec le genre humain (….), une sorte de rapport (…) quasi chirurgical du monde ».

D’ailleurs c’est de manière clinique et distanciée que Georges Simenon relatera la mort de Marie-Jo, en « chirurgien littéraire ». Voire : légiste littéraire.

Sa fille a tout juste un an, l’ambiguïté se fait déjà valoir : « Simenon parle de leur rencontre matinale comme celle de deux jeunes amoureux (…), il dit qu’elle lui apparaît comme un –petit bout de femme- ou une –petite femelle-». Plus tard il la qualifie de « filly – un terme anglais pour évoquer la jeune pouliche femelle (…) On ne dompte pas une pouliche ». Sémantique douteuse d’un père envers sa fille. A l’âge de un an, elle serait tombée en syncope au passage de son père qui ne serait pas arrêté, lors d’une promenade, pour venir l’embrasser. A sept ans « Simenon dit que sa fille veut une alliance comme la sienne et qu’il se sent troublé et hésitant ». Elle aurait insisté et plus tard, aurait demandé à être incinérée avec cette alliance. Dans le jardin de la maison rose. Où se joue la fin de partie. Marie-Jo aurait exprimé le désir de vouloir « partager tout de sa vie avec lui ». Simenon justifie ces propos en décrivant sa fille comme jalouse et excessive. Marie-Jo aurait stipulé que ses cendres, après son décès, soient dispersées dans le jardin de la maison rose pour reposer aux côtés de son père à jamais. Interviewé par Pivot à ce propos, Simenon rendra sa version : « Ma fille voulait l’union totale, 24 heures sur 24, et je ne pouvais quand même pas aller jusqu’à l’amour physique. »

Mylène Demongeot déclarera : « Je doute beaucoup que (…) Marie-Jo ait jamais eu la moindre intention sexuelle vis-à-vis de son père ».

Terminons par les extraits du livre de Marie-Jo : « Je souffre (elle sanglote). Dieu n’a jamais su pourquoi. Je cherche si fort, je cherche la vérité. La vérité de ce qui est arrivé entre mon père et ma mère, de ce qui s’est passé exactement en présence de mon père et de moi » ; « Il n’y aura jamais de réponses. Et pourtant, quelque chose s’est passé, quelque chose entre Maman et Dad, le Pourquoi de leurs livres à tous deux. Malheureusement, ces livres sont bourrés de mensonges qui forment leur vérité et qui ne m’apporteront qu’un inconfort, sinon une panique supplémentaire. Comment, pourquoi se sont-ils séparés de cette façon-là ? Pourquoi ai-je été bloquée entre les deux ? » Respectivement cassette du 16 janvier 1978 et lettre du 13 mars 1978.

Marie-Jo se tire une balle dans la poitrine le 19 mai 1978.

L’auteur, Alain de Preter, dresse un portrait sans concession, fouillé. Dans un premier temps il tente de comprendre. Qui est Simenon, son enfance, sa famille, son rapport aux femmes et aux enfants, aux nègres et aux animaux. Qui est Marie-Jo, d’où provient son déséquilibre, sa vulnérabilité, sa honte ? Puis il essaie de ne pas juger dans une autre partie, en démontrant par l’exemple, la preuve, les pièces à convictions, témoignages et autres constats. La somme documentaire est extraordinaire. Parfois l’ouvrage tourne un peu en rond, ressasse des passages, ce qui renforce ce sentiment émétique qui s’empare du lecteur dès les premiers avertissements. On en sort groggy, et ce n’est pas fini. Nous devons prolonger, explorer davantage. Lire ou relire « Mémoires intimes » et « Le Journal de Marie-Jo ». Lire ou relire Assouline. Se forger sa propre opinion, se confronter à Simenon pour de bon, à son Hygiène de l’Assassin aurait pu souligner Amélie Nothomb.

Une chose est certaine : plus jamais nous ne lirons Georges Simenon comme avant, et Maigret désormais, fera moins autorité. Nous avons franchi la limite du supportable.

« L’affaire Simenon », de Alain de Preter, aux éditions Avant-propos, 381 pages, 29,95 euros.

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