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Publié par Isabelle Kévorkian

Delacroix et l’Antique au musée Eugène-Delacroix, Paris

Jusqu’au 9 mars une exposition inédite retrace l’influence des arts de l’Antiquité sur l’œuvre d’Eugène Delacroix. Pour la première fois, cet angle est abordé et propose une nouvelle dimension de l’artiste, incarnation de l’esprit romantique. L’occasion de lire une œuvre à la fois moderne et classique, conventionnelle et imaginative.

Pendant les travaux de rénovation du musée, le marronnier qui cachait l’atelier du peintre a dû être coupé, dévoilant une façade d’inspiration néo-classique anglais, ordonnancée avec des moulages antiques. Façade secrète d’un atelier pour lequel Eugène Delacroix avait déboursé 8.000 francs or. Repère d’artiste, il y reçoit peu, et cette façade n’avait jusqu’à présent jamais intéressée aucun historien. Dominique de Font-Réaulx, directrice du musée Eugène-Delacroix s’est alors préoccupée de ce que la façade évoquait : Athènes vs Rome, Périclès vs Hadrien, les luttes de Thésée vs l’harmonie des muses, l’instant du combat vs l’éternité. Grâce aux prêts du British Museum et du musée du Louvre, l’idée de cette exposition s’est peu à peu concrétisée.

Eugène Delacroix n’était pas un aventureux : « les voyages, c’est ce que l’on emporte avec soi », et les musées constituent ses lieux de découverte de prédilection. Il se rendra cependant en Grande-Bretagne et au Maroc, qui l’influenceront, et révèleront son goût pour les arts de l’Antiquité, en particulier le British Museum. Il n’ira ni en Grèce, ni en Italie, affirmant une connaissance antique muséale, en particulier au musée du Louvre. Delacroix est de cette première génération d’artistes qui s’enrichit dans les musées, et qui puise dans la littérature. D’ailleurs, le terme de « génération » découle de ce courant : Mallarmé, Hugo, Musset, une « génération » exempte de guerre et de massacres. « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux » confessera Musset.

Le rapport à l’écrit d’Eugène Delacroix est aussi important que les autres arts qui fondent sa notoriété, et en 1857, il entame un projet de dictionnaire des beaux-arts, composé d’entrées singulières qui lui sont suggérées par ses déambulations aux musées. 1857 année-clé dans le parcours d’Eugène Delacroix, élu à l’Académie des Beaux Arts.

Son processus d’écriture n’est pas univoque ou linéaire, il puise dans les arts de l’Antiquité et détourne des sujets jamais explorés, au service de son imaginaire. Il réinvente l’Histoire et l’Antiquité, ce qui fera de lui cet artiste à la fois romantique et antique. L’Antique devient fondamental dans son expression artistique, qu’il mêle à d’autres sujets tissant des ponts improbables et néanmoins vraisemblables. Il entremêle sa vie contemporaine aux recherches archéologiques, « pour une antiquité réelle », et dévoile par exemple une Grèce « vraie » et non rêvée, une Grèce sauvage et orientale, en couleurs. Eugène Delacroix s’impose comme une figure militante en tant qu’académicien, reliant antique mythique et littéraire, et détournant la littérature de son époque. Goethe ira jusqu’à affirmer qu’Eugène Delacroix a proposé la plus belle interprétation de son œuvre, l’Enfer. Eugène Delacroix s’attache davantage à être fidèle à lui-même et son idéal, en y intégrant les arts de l’Antiquité, plutôt qu’à se formater à l’idéal imposé par son époque. Sensible à conquérir et à refléter une présence antique dans sa création. L’une de ses œuvres majeures, de ce point de vue, est le décor du plafond de la chambre des députés qu’il a peint intégralement, évoquant l’éloge des arts libéraux, la sagesse d’un gouvernement, et prenant comme figure allégorique Orphée, ou son rapport aux félins, en écho aux batailles, en particulier aux massacres liés à la guerre d’indépendance de la Grèce. L’autre figure tutélaire qui lui a permis de révéler une Grèce antique et contemporaine est Médée, dont il sera à l’origine de trois œuvres particulières. L’une conservée à Lille, l’autre perdue à Berlin pendant la guerre, la dernière disposée au musée du Louvre, peinte dans son atelier.

Une exposition originale qui suscite une réflexion d’actualité, qui a fait l'objet d'une rencontre littéraire : L’Antique ne cessera pas d’influencer la littérature, la politique, l’histoire et la géographie, car la traversée des formes et des ruines du passé ne peut que devenir source d’imagination, de réinvention, d’abolition de catégories et de frontières, au service d’un nouveau brassage, d’une communication qui unifie, d’une créativité qui « réunit différentes réalités mosaïques, (…) comme un jeu d’échos avec le monde » (Laurent Gaudé). « Il ne s’agit pas de renoncer au modernisme » (Philippe Forest), mais de l’alimenter d’Antique, parce que « nous sommes antiques » (Laurent Gaudé). L’Antique source d’universalité, « interroge et révèle ce qu’il y a de commun » (Philippe Forest) entre les hommes, les civilisations, les cultures, « sans nostalgie, avec une langue qui est la mienne (…), convoquer des formes ou des figures antiques pour faire résonner une voix d’aujourd’hui », (Laurent Gaudé), comme Eugène Delacroix en son temps, avait adopté cet angle de la voix.

www.louvre.fr

Musée Eugène Delacroix, Paris, 6

En résonance : l'exposition qui fait dialoguer Marguerite Yourcenar et l'empereur Hadrien, au Forum antique de Bavay, dans le nord, jusqu'en août