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Publié par Isabelle Kévorkian

Ma #NuitDesIdees au Quai d'Orsay, avec Robert Badinter

Mercredi 27 janvier 2016. 18h. #NuitDesIdees

A l’initiative du Ministère des Affaires Etrangères et du Développement International, et de l’Institut français, le Quai d’Orsay abritait la première #NuitDesIDees. Version martyre donc, piochant au hasard des expressions qui constituent les dialogues du film éponyme, adapté de la bande dessinée de Christophe Blain et Abel Lanzac, diplomates.

Monsieur Laurent Fabius, ministre en fonction, a introduit la soirée, précisant son ambition : « Offrir une scène à la circulation internationale des idées », autour de sept thématiques : frontières, citoyenneté, diversité, santé, ressources, spiritualité, justice. Les salons de cet hôtel construit sous Napoléon III, étaient aménagés pour que le public, nombreux, écoute les « dialogues entre des personnalités françaises et étrangères de premier plan », paraphrasant le dossier de presse, et les séances de lecture proposées par des invités écrivains ou philosophes « issus de la nouvelle scène littéraire et intellectuelle ». Vingt auteurs réunis autour d’une réflexion : « Lire l’avenir ».

Laurent Fabius a poursuivi : « Une nuit des idées internationale, interdisciplinaire, intergénérationnelle avec une base commune, celle de la démocratie : la culture, organisée la nuit –prolongement du jour, appelant à la connivence, et tournée vers les autres ».

Les espaces de dialogues circonscrits à quarante-cinq minutes et modérés en général par un journaliste (RFI, France culture, Courrier International, Le Monde, l’Obs –partenaires médias de l’événement), se résumaient en un échange entre deux personnalités émérites françaises et étrangères (Pays-Bas, Cameroun, Croatie, Etats-Unis, Canada, Chine, Taïwan). Quel monde ? Quelles frontières, circulations, lumières, ressources ? Quelle citoyenneté, justice, santé, spiritualité, vie ? Pour tendre vers le monde d’après-demain.

Aucun échange avec le public. Il s’agissait davantage d’entendre le monde actuel analysé, et d’en appréhender son état de lieux par le prisme d'historiens, d'un avocat, d'un médecin, de journalistes, d'un réalisateur, de philosophes et politologues, d'architectes, de hackeurs, de sociologues, d'un juriste, d'un paléoclimatologie, d'un ambassadeur. En d’autres termes, octroyer à quelque 5 000 personnes de la société civile une vision du monde, forcément subjective, arbitraire et tronquée, puisque sur chaque thème seules deux voix étaient exposées, sans interaction possible. Pas même une boîte à idées, offrant aux citoyens la possibilité de verbaliser des idées qui auraient pu consolider ce monde d’après-demain vers lequel le ministère et l’Institut français invitaient à se tourner, offrir des perspectives inattendues, créatives, nouvelles.

Verbatims

Pour autant, la soirée avait bien démarré, fournissant des points de vue, des angles qui appelaient à s’interroger et à se projeter. Quelques verbatims éloquents, et notions intéressantes « Choisir entre un monde hyper moderne et terrestre », « Définir un nouveau rapport entre action et savoir », « Réinventer la diplomatie en reliant art, université et politique », « Le développement des villes a fait de nous des paysans », « Les frontières, lieux de passage, sont devenues des lieux de brutalité », « Aux frontières, on se dirige vers sa propre mort », « La frontière n’a pas toujours été un enclos ; elle a été un seuil, un passage », « Auparavant, c’est en franchissant la frontière que l’on éprouvait la frontière », « Un seul monde, global, une seule histoire, commune », « On ne peut pas sanctuariser une partie du monde, et mettre le chaos dans une autre partie sans être impacté », « Il nous faut partager les archives du tout-monde », « L’autre est nous », « Il nous faut apprendre à vivre exposés les uns aux autres, et à tendre vers une unicité du monde », « S’interroger sur un état-nation, un état des semblables, à l’âge de la terre », « Quand on est curieux du monde, on l’a déjà un peu dominé », « Une histoire commune ne garantit pas un monde partagé », « Une géographie en formation suite aux flux migratoires », « Pourquoi ne pas rendre macro, à l’échelle du monde, le principe éprouvé par endroits, de transformer –donner- des villes désertées aux migrants ? », « L’enjeu de la démocratie : retrouver une unité de la citoyenneté », « L’enjeu de la citoyenneté : redonner de la puissance aux individus », « Distinguer la perte de droits et la dégénérescence des droits », « Une citoyenneté qui ne soit pas seulement celle de la voix (vote), mais également celle du regard », « On sait bien maintenant que le bulletin de vote n’est pas suffisant pour faire entendre sa voix », « La citoyenneté se mesure toujours à l’aune de ce que l’on risque de perdre, et ce que l’on perd par atrophie », « La solidarité s’est de plus en plus rétrécie. Les citoyens doivent se rendre compte de cette rupture », « Il y a beaucoup de nouveaux droits à conquérir pour élargir les possibles, construire une nouvelle collectivité », « Construire une démocratie narrative basée sur la connaissance d’autrui », « Faire connaître des réalités qui sont hors du débat public, généraliser les sciences de la connaissance », « De nouvelles transversalités à développer pour une démocratie libérale », « Les épreuves vécues en commun renforcent les droits et la citoyenneté, pour un état de droit », « Trouver un langage commun pour expliquer le délitement des démocraties, demeurer lucide », « Nous devons être vigilants sur la terminologie des lumières, surtout en temps de crise », « Il y a une tolérance dans nos sociétés à des petits reculs de nos droits, un sens commun qui a décliné », « Aujourd’hui on est dans une tendance régressive, on s’estime contents quand on ne perd pas ses droits acquis ».

D’autres encore, à retrouver sur les directs : ici et ici

Robert Badinter

Jusque-là, tout allait bien. Constats partagés. Eloquence irrésistible. On n’en oubliait même qu’aucune solution n’était évoquée. Aucune idée, tandis que la nuit s’imposait. « Il faut », « il faudrait » à toutes les conjugaisons, renforçant la nécessité de réinventer notre monde. Oui, mais qui, quand et comment ?

Qu’importe. Public stoïque, réceptif, captif, convaincu.

Arrivent deux sommités : Robert Badinter, avocat, ancien ministre et Stephen Breyer, juriste, membre de la Cour suprême des Etats-Unis, introduits par Laurent Fabius en personne, comme « deux militants engagés pour la justice, un monde meilleur ». Les flashs crépitent, la horde de photographes est au rendez-vous. Les deux hommes vont répondre à une question : Quelle justice pour quel avenir ? Dans un contexte de terrorisme mondialisé, qui frappe les jeunes, les civils, n’importe où, n’importe quand, qui détruit notre patrimoine mondial, qui attaque notre civilisation, nos frontières, notre citoyenneté, notre spiritualité, nos vies, notre culture –« base de toute démocratie ». Bref un débat attendu, pierre angulaire de cette #NuitDesIdees.

Robert Badinter prend la parole dans un silence impressionnant, lorsque la journaliste l’interroge sur cette forme particulière de terrorisme, "inédit". La salle déborde de tous côtés. Assis, debouts. Vingt, cent, des milliers, moins représentatifs de la France d’Aragon, de Ferrat ou de Ferré que les intervenants.

Monsieur Badinter répond qu’il « existe différents terrorismes : d’état ou d’insurrection, contre la puissance occupante », que « le terrorisme, ce vieux compagnon, est un terme ambigu ». Il étaye son propos à partir d’un premier exemple, souvenir d’adolescence : « les affiches rouges sur les murs du métro, avec le portrait au visage patibulaire pas rasé de Manouchian ». Puis, en tant que garde des sceaux, « s’agissant de la relation entre démocratie et terrorisme », il s’apprête à expliquer les conséquences immédiates de diverses actions terroristes qu’il a eu « le douloureux privilège » de vivre. Parmi lesquelles « Action Directe, les autonomistes et la Corse, les terroristes du proche Orient et l’attentat de la rue des Rosiers et, à Orly, les Arméniens qui faisaient sauter les passagers de l’avion turc ».

J’aimerais proposer deux focus pour compléter le propos :

Missak Manouchian, d’origine arménienne, est un intellectuel et un poète français. Militant et résistant, il sera fusillé par un officier allemand au Mont Valérien (1944). Dans les années 1930, il adhère au HOC, (comité de secours pour les Arméniens en diaspora), et après un parcours confus, il rejoint (1943) les groupes armés FTP-MOI (Francs Tireurs et Partisans, Main d’Oeuvre Immigrée), agissant contre l’occupation nazie en France. Arrêté, torturé et livré aux allemands qui assurent la sécurité des forces armées allemandes et la lutte contre la résistance. A sa mort, la propagande allemande placardera dans le métro « L’Affiche Rouge » en question, qui inspirera Aragon et fera de Manouchian un « héros » résistant.

Quant au groupe ASALA (Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie), il dépose une bombe le 15 juillet 1983 à l’aéroport d’Orly, au comptoir de la compagnie Turkish Airlines. Huit personnes sont tuées. Cette action terroriste aura pour conséquence la division de ce groupe armé de la diaspora arménienne, qui exigeait la reconnaissance du génocide des Arméniens par le gouvernement turc et la réunification des territoires annexés.

Oui, Monsieur Badinter, il s’agit d’actions terroristes. Personne ne nie cela, et l'aspect romanesque des faits ne les amoindrit pas. Pour autant, je trouve maladroit de votre part d’avoir présenté ces événements atrophiés de ce qui permet d’en comprendre le sens. Des propos incomplets et partiaux. Pour toute une génération de personnes présentes à cette #NuitDesIdees, ce que vous avez exprimé, vous réfugiant derrière votre autorité incontestable, ne vous autorise pas à vous accommoder de la vérité, pour contextualiser le terrorisme actuel, mondial.

Le peuple arménien a été le premier à être exterminé, par le gouvernement Jeune-Turc. Le terme génocide, sémantique que l’on attribue au professeur de droit Raphaël Lemkin, traduit cette intention d’extermination d’un peuple. Les arméniens sont probablement les premières victimes d’un terrorisme « inédit ». Réfugiés et exilés notamment en France, les survivants arméniens font partie de ces « Etrangers qui ont fait la France », et consolidé ses valeurs.

C’est aussi par une transmission éthique et respectueuse de son public, qui propose de véritables repères, qu’un « état de droit , et non un état de faiblesse, est la solution contre le terrorisme », cette définition que vous avez défendue avec ferveur à cette #NuitDesIdees.

Institut français http://www.institutfrancais.com/fr/actualites/nuit-des-idees-paris

Ministère des Affaires étrangères et du Développement international http://www.diplomatie.gouv.fr