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Publié par Isabelle Kévorkian

L'étrangère de Valérie Toranian
L'étrangère de Valérie Toranian

Premier roman de Valérie Toranian, « reconstitution romancée faite à partir des notes que j’ai prises auprès de ma grand-mère pendant les dernières années de sa vie ». Laisser poser au moins une nuit après l’avoir lu, a fortiori si vous êtes de cette 3ème génération d’Arméniens rescapés du génocide, de mère française et de père d’origine arménienne. De cette génération-là, pour laquelle se situer constitue le défi d’une vie. Quelle est notre place, où et avec qui ? Avec qui implique au détriment de qui ? Une vie par soustraction à inventer dans le silence, si possible.

La première chose qui frappe, par-delà le récit des déportations et des exterminations, sur les chemins de la mort, dans les camps et les orphelinats, c’est que votre histoire, Chère Valérie Toranian, est parfaitement la mienne, superposée, calquée, en transparence, celle d’une petite fille aux cheveux bouclés qui porte en elle cet héritage encombrant parfois embarrassant, cette double-culture que personne ne saisit vraiment, qui intrigue.

« Je voudrais être juive parce que c’est comme être arménien avec la reconnaissance en plus » : moi aussi j’ai voulu cela. J’ai fréquenté bien plus d’amis juifs que de cousins arméniens, sans doute parce que « on parle du génocide des Juifs dans les livres, les films et dans les débats des Dossiers de l’écran sur Antenne 2, et que c’est rassurant d’être une victime reconnue ».

« Un après-midi où je passai la tête dans la cuisine, j’entendis mes tantes parler en turc. J’en fus stupéfaite et choquée. C’était un peu comme si j’avais découvert qu’elles couchaient avec l’ennemi » : j’ai moi-même davantage entendu ma grand-mère paternelle parler turc, et longtemps je me suis demandée ce que cela traduisait ? Quel parcours avait été le sien ? Le sien et celui de mon grand-père, épousé sans amour. Traîtres, bourreaux, nés sur les terres de l’Empire ottoman, ou victimes ?

« Et une deuxième réunion avec les Arméniens du Near East Relief et les Missions étrangères a été programmée pour tenter de faire sortir les enfants hors de Turquie. Vers la Grèce. Vers Corfou. Les Grecs étaient nos amis, les seuls qui avaient eu le courage de s’opposer à Kemal… » : est-ce pour cela que mes premiers voyages prenaient pour destination la Grèce, Corfou en particulier ? Au Club Méditerranée, ce « club de jeux ». Que mes romans s’appuient sur des héroïnes de tragédies grecques, Médée ma figure tutélaire de référence, qui revient en filigrane dans chacun de mes livres, obsédante ?

« Même si mon père abandonna vite son prénom arménien, Wram, pour son prénom français Georges, mettant fin à ce que j’imagine avoir été, (…), son propre cauchemar » : toutes les petites filles françaises d’origine arménienne ont-elles un père qui se prénomme Georges ? Je n’ai jamais connu de prénom arménien à mon père, seulement Georges. Est-ce plus offensant ?

« Combien de fois me suis-je surprise à espérer qu’aucune scène d’amour ne vienne se glisser dans le film, afin que nous ayons une chance de suivre l’intrigue jusqu’au bout ? (…) Pour lui, le corps et le sexe ne se nommaient pas, ils n’existaient pas, les évoquer était obscène. (…) Je percevais tellement ce malaise que j’employai une bonne partie de mon enfance à le rassurer en ressemblant à tout sauf à une fille. : moi aussi, Valérie, j’ai dépensé la majeure part de mon énergie à m’affirmer comme « garçon manqué », occultant ma part féminine, ou la mettant en scène de manière excessive. Encore aujourd’hui, la féminité m’ensorcelle ou m'engorge, j’ignore la frontière.

« Les réfugiés arméniens s’entraident. Mais on s’entraide d’abord entre membres d’une même famille. Puis entre compatriotes de la même ville. Puis de la même région. » : en conséquence de quoi, entre arméniens de la diaspora, au sein de sa propre famille, jamais je n’ai eu cette sensation de me trouver dans le bon clan, du bon côté, comme si toujours j’avais frappé à la mauvaise porte, entrée dans ma famille par effraction.

« Je dissèque. Organe par organe. J’imagine les outrages et les blessures. Les maladies et la haine, les plaies barbares. Ce qui est réparable et ce qui ne l’est pas. Ce qui rend plus fort et ce qui rend fou. Je me demande si elle a été violée. Je me demande s’il vaut mieux être violée ou avoir les pieds cloués à des fers à cheval. Je me demande si tout le monde se pose les mêmes questions ou si je suis seule à avoir cette curiosité malsaine. » : moi, je me les pose ces questions-là, Valérie Toranian. N’obtenant aucune réponse, en dépit de mes interrogations répétitives, lancinantes comme autant de coups de poignards, année après année, j’en suis venue à écrire des romans cruels et cyniques, qui disent l'indicible, dans lesquels je deviens narratrice ambiguë, moi et une autre, personnage de fiction, violée, salie, trompée, qui a avorté, qui va chercher dans une autre famille, assassinée, des réponses à ses errements. Qui enquête, guète une réponse sous chaque signe, symbole, tatouage. Moi aussi, Valérie Toranian « Je me demande si mon obsession réaliste et ma fascination du détail horrible sont un signe de dérangement mental. Une singularité inquiétante ». Et à moi aussi, je l’avoue : « L’idée me plaît assez ».

« Enfin, c’est ce qu’ils croient. Ce n’est pas vraiment ma date de naissance ». J’ai toujours ignoré l’exacte date de naissance de mes grands-parents, leur véritable nom de famille, leur identité et leur histoire. Est-ce la caractéristique majeure des arméniens de ma génération ? Ne pas savoir d’où l’on vient, en vrai ? Se demander si ses grands-parents sont les bons ? Son nom le sien ou celui d’un autre, adopté dans un réflexe de survie, comme de faux papiers sur un cadavre ?

« Ma grand-mère trônait au centre, comme une reine mère affichant ostensiblement sa mauvaise humeur et son mépris ». La différence, Valérie Toranian, c’est que ma grand-mère n’a jamais laissé entrouvert cet espace qui vous a permis de prendre des notes, pour reconstituer son histoire, donc la vôtre. Ou alors, je n’ai pas vu ni entendu, trop jeune, ou munie d’œillères. L’omerta plus prégnante.

« Ton père nous avait déjà déçus en devenant catholique. Mais jamais j’aurais pensé qu’il me trahirait comme ça en épousant une Française. Tsss, Tsss… ». Mon père aussi a trahi sa mère, et je me suis toujours demandée de quel côté me situer, et si je devais prendre part. Soutenir ma mère, française ou mon père d’origine arménienne mis au ban en épousant une française. Et moi ? Quel genre de petite fille je deviens au cœur de ce déchirement ?

Nous sommes à égalité, Valérie Toranian : « le clan du tricot (et du crochet) surdoué », « souffrir en silence. Chez nous, la joie est éphémère et le bonheur suspect », « on peut revenir de l’enfer, de la mort, de la famine (…), on ne se remet pas d’être une mauvaise femme », « toute une litanie destinée à accabler ma mère, qu’elle accuse de nous sous-alimenter », les « Aïe, Aïe, Aïe prononcés vaï, vaï, vaï et autres Tsss, Tsss, Tsss, mééééérrrrrsssiiiii, carrrtteees, Amane … Amane … (Mon Dieu, Mon Dieu), et ce mot en particulier Yavrous (Ma Chérie), ma chééérrrriiiieee, prononcé à outrance jusqu’à en dévoyer le sens, au point d’ignorer toute forme de sensibilité, parce que sous les mots de la tendresse et de l’amour se cachaient plus souvent l’ironie et la méchanceté d’une vieille femme acariâtre, devenue laide ; « les culottes sous les chemises de nuit », les baisers « dégoutannne », « travailler, c’est malheurrrr pour femmes », les expéditions à Alfortville, Gentilly où « le goûter qui se prolonge jusqu’à la nuit tombée est directement suivi du dîner », à se faire une overdose de bouffe, « gavage » dites-vous, à en détester même l’idée d’avoir une cuisine chez soi et l’odeur du chocolat, les petites humiliations, « l’amot » (la honte) qui ressemble à l’Amok de Zweig, l’amour et la honte tressés justement, sentiments ambivalents dans lesquels on s’empêtre, on se prend les pieds dans le tapis, on se noie, et l’odeur entêtante de l’eau de Cologne, les lectures dans le marc de café, les « carrrrtes », et la littérature pour ne pas sombrer, exister quoique ignorés.

Je partage Valérie quand vous écrivez « Dans mon cas personnel, je voyais rarement de la compassion, quelquefois de la curiosité, souvent de la suspicion ». Et c’est sur ce déni d’Histoire et d’histoire que l’on essaie de grandir et d’exister, et parce que nos grands-parents, quelle qu’ait été leur existence ont fait la France, on fait de nous des français, les miens comme les vôtres : « On doit mériter la France. On nous a accueillis, c’est une chance. Il faut être discrets et montrer qu’on est courageux ». Depuis Marseille, Valence ou Cogolin.

Sous prétexte qu’ils ont beaucoup souffert on n’ose pas faire de peine, expliquez-vous. C’est ainsi qu’orgueil et préjugés s’installent et gangrènent les rapports. Apparemment, Valérie Toranian, en accédant à cette intimité avec votre grand-mère, vous avez su dépasser, dépassionner ces tourments, et rendre le personnage d’Aravni, votre grand-mère rescapée du génocide, rempli d’humanité, suscitant notre empathie. Et je me dis que peut-être, même sans preuves apparentes, sans diplôme ni véritables pièces à conviction, sans survivant, il est sûrement possible d’opérer sa petite reconstitution personnelle, et cesser de se prendre pour une étrangère pour devenir une femme française. Parce que quand l’arménité nous tombe dessus, aux alentours de la cinquantaine, c’est pour s’installer durablement. Impérieuse arménité qu’il est urgent, soudain, d’apprivoiser.

Ces témoignages-là, Valérie Toranian, sont importants : ils soutiennent. On se sent moins seuls, tout à coup, compris. Elle aussi ? Alors moi aussi.

L’étrangère, de Valérie Toranian, 19 euros, 237 pages. Flammarion.

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