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Publié par Isabelle Kévorkian

Beau Livre : Le Film Noir aux éditions Le Courrier du Livre

Le Courrier du Livre nous gâte en cette fin d’année 2015 : après la terreur, l’heure est au divertissement. Se régénérer, dépassionner la folie meurtrière qui nous a accablée, et quoi de mieux … qu’un bon polar ?

What else ?

Dans la sublime collection Vintage, Christophe Champclaux et Linda Tahir Meriau nous proposent de revisiter le film noir, avec le soutien de Jean-Claude Missiaen qui préface ce livre aux effets d’ombres et de lumières qui glacent, cette inquiétante étrangeté qui tétanise. Vintage ? Le terme film noir apparaît officiellement au début des années 1970, indiquent les auteurs, pour désigner « le corpus du crime melodramas produit à Hollywwood à partir de 1940 ». L’ère du cinéma « moderne », qui prend sa source dans une époque classique, celle de l’âge d’or du 7ème art. Un cinéma moderne, en soi cela ne signifie pas grand chose. Michel Leiris écrivait « La modernité de Baudelaire a-t-elle cessé d’être moderne ? ».

Le film noir

L’ambition est davantage de se rapprocher de la réalité, de révéler la vie, dans tous ses travers, de tendre vers un cinéma social, qui provoque le regard. Le film noir, entend extraire la beauté mystérieuse, théorisée par Baudelaire, qui a fondée le cinéma néo-réaliste (italien). Ce qui importe est moins la vraisemblance du propos que la puissance de signification de signes, et leur montage. D’une certaine manière, ce cinéma se réfère à la peinture, à travers une expérimentation d’optique, une succession d’images, de plans hypnotiques et obsessionnels.

En quoi consiste ce cinéma noir ? A contrarier la puissance immédiate des représentations, à opposer du suspense dans la continuité narrative, à sidérer, à détourner le spectateur, l’étourdir, jusqu’à l’errance absolue. Il y a disjonction. Ce qui rythme ces films se situe ailleurs que dans le récit : la musique joue un rôle prééminent, énigmatique et anxiogène, la gestuelle est étudiée et un regard devient plus éloquent qu’un échange de mots, un de ces regards qui dure l’éternité, qui accroche pour mieux détourner l’attention des faits qui s’enchaînent, d’autres fulgurances encore, comme ces flashs qui aveuglent. Georges Bataille l’avait évoqué, à sa manière, évoquant quelque chose d’intime qui apparaît à peine deux ou trois secondes, et qui fait exploser l’intrigue. Le film noir sidère, suspend, créé un sentiment de peur et de dérive, de vide et finalement, ce cinéma existe par soustraction, et s’attache aux clichés : l’absence de signification fait sens. « Un cinéma de voyant et non d’action », poursuit Deleuze. Une dramaturgie blanche pour un cinéma noir, qui percute le spectateur, le heurte, le cloue sur son fauteuil, capture son attention à travers une tension palpable, insoutenable et durable. Jusqu’au paroxysme. Jusqu'au Scelus Nefas. Et pourtant tout part d’une coïncidence, d’un malentendu, d'une intention anecdotique.

Ces cinéastes ne disent rien : ils montrent. Disent l'indicible.

Beau Livre : ciné Vintage, Le film noir

C’est cela que raconte ce beau livre, qui se lit comme on regarderait un polar : l’attention captivée par une photo digne du studio Harcourt, en noir et blanc, dont l’angle retenu pour la lumière accentue un œil torve, une bouche sensuelle, l’éclat d’un sourire, l’arrondi d’une boucle de cheveux, le creux d’une épaule. Le propos est clinique, neutre et fait frissonner, l’esthétique affolante et glamour pour mieux détourner l’attention.

Quels ingrédients pour le film noir ?

Le genre s’appuie sur des ingrédients qui font mouche : le vice, la corruption, le meurtre, le secret. Il est question de bien et de mal, de perdition et de rédemption. Une femme fatale et sulfureuse déchire l’écran, héroïne inaccessible. Peut-on lui faire confiance, son éclat suffit-il ou constitue-t-il une imposture ? Garce ou démon ? Quelques détails saupoudrent ce cinéma, qui de genre devient davantage : un style. Un briquet. Un colt. Un 7.65. Un gant. Un pardessus. Une tasse. Un rouge à lèvre. Une corde. Un bijou. L’eau. Le clapotis d’une secrétaire qui tape à la machine. Un taille-crayon. Un volant démesuré dans une voiture exigüe. Une porte qui semble héler : si l’on tourne cette poignée, que se passera-t-il ?

Autant d'ingrédients pour un cinéma cauchemardesque, cruel et cynique, qui étend sa notoriété hors des Etats-Unis, et développe cette sensation de claustrophobie. Les perspectives déformées, on suffoque, l’atmosphère irrespirable, la mise en scène impeccable. Comme coincés dans un ascenseur pour l’échafaud. Un cinéma d’affrontements, de symboles, de plans fixes et serrés comme dans un étau. L’économie du récit révèle les rapports ambigus entre les personnages, et nous sommes pris à partie. Un cinéma d’esthètes aussi, d’assassins flamboyants. Un cinéma d’atmosphère, aux ambiances gothiques et poussiéreuses. Une maison isolée. La brume. Un quai. L’infiniment grand appuie l’infiniment petit, et l’écho ravage. Un cinéma onirique et élastique, opaque. Un cinéma qui se fonde sur une littérature qui s’empare du vertige et de pulsions fatales, d’œuvres picturales et emprunte au théâtre et aux opéras, pour mieux représenter les distorsions, les clairs obscurs du désir, de la passion et du désespoir. « Un réalisme poétique », qui se tourne sur des lieux mythiques : square Bolivar, places Pigalle ou Vendôme, le « 36 ». On retrouve Poe. Simenon. Chandler. Wagner. Dryer.

Il est impossible de citer les acteurs loosers, anti-héros qui incarnent les bouleversements sociétaux, tant ils demeurent charismatiques et légendaires, inhérents à notre mémoire cinématographique collective. Ni ces femmes tentatrices, vestales vipérines. Pas davantage les réalisateurs. Ni les prénoms qui font ce cinéma-là, sans genre.

Les photographies somptueuses qui égrènent le propos du livre, les contrastes prononcés, les couleurs outrancières magnétisent. Un couple, cependant, que l’on ne peut pas ne pas évoquer : Humphrey Bogart et Ingrid Bergman. Pour toujours. L’ouvrage n'oublie pas ce qui a succédé au polar : le thriller, le néo-noir, et son rendu télévisuel, où le fétichisme, les manipulations, les drames psychologiques, les enquêtes labyrinthiques et personnages borderline continuent aujourd’hui encore de fasciner. Nous sommes à bout de souffle.

Bonus : un DVD est inclus, et le livre s’achève par une interview de Richard Fleischer : « J’aime les situations comme cela, les gens contraints de briser les règles de leur vie pour accomplir quelque chose de noble ». Oui, c’est la règle du jeu.

Un ciné qui n’a rien de vintage, atemporel, et un ouvrage qu’il est urgent d’offrir et de s’offrir.

Le Film noir Au Courrier du LivreEditions Guy Trédaniel. 175 pages illustrées. 24,90 euros.

Le Courrier du Livre, c'est aussi ... Le vin ou un roman : Et si nous étions libres ?

Pour ce soir, vous avez le choix, et il est encore temps ...