Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Isabelle Kévorkian

Xavier Dupont de Ligonnès
Xavier Dupont de Ligonnès

Le couple Lituanien Svajone et Paulius Stanikas, qui travaille et vit ensemble depuis des décennies (ils se connaissent depuis l’âge de 16 ans), vient d’inaugurer une exposition qui interpelle, laisse un goût de fer et d’indicible. Leur proposition choque dès le titre, révélant, à travers ce père assassin, une frontière que chacun de nous, un jour, peut être tenté de franchir. Personne n’est à l’abri, personne ne peut prétendre s’appuyer sur son éducation et ses valeurs, ses points de repères, pour ne pas sombrer dans la folie, les ténèbres, ne pas être sur le point de passer à l’acte. Ils parlent de faits divers. Plus précisément, de faits de société.

Leur propos est plus large, puisqu’ils dénoncent le cloisonnement, les idéologies, les extrémismes, les enfermements, les diktats. De manière sibylline, il est question de la chute du mur de Berlin, de l’indépendance de la Lituanie à travers leur esthétique des corps et de la rupture, depuis la naissance jusqu’à la mort. Ils ont développé un modèle d’expression doux au premier abord, qui relève de l’art de la propagande, s’inspirant de dessins et de sculptures du XIXè siècle. Ils peignent et dessinent l’immortalité : « le présent permanent », car rien ne s’efface et l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès est effectivement un cas de figure éloquent, mais aussi la transgression et les interdits, l’hypocrisie chrétienne, la dualité corps-âme. En observant leurs traits déliés, les regards acérés de leurs modèles, les gestes de repli ou les postures résignées, notre corps réagit, entité souffrante vieillissante vouée à disparaître. A la vérité, ils exaltent la mort, pour nous la rendre peut-être moins difficile à appréhender, et défendent par déclinaison le « vouloir-vivre ». Leur exposition offre davantage : la mémoire des corps meurtris perdure, et transite, jusqu’à ce qu’une personne se préoccupe de leur rendre justice, à travers un moyen d’expression artistique.

J’ai rencontré le couple, qui explique s’être montré intrigué par l’affaire Dupont de Ligonnès, et de manière mécanique, sans but initial, ils ont commencé à dessiner cette histoire particulière. Qui aurait pu se dérouler ailleurs aussi. Leurs ébauches ont peu à peu raconté une destinée tragique, et à travers le prisme d’une famille, c’est aussi la délitescence politique et de l’économie d’un pays qu’ils explorent. Leurs toiles, gigantesques, se lisent comme l’on tourne les pages d’un thriller, ou séparément. Chacune dévoile sa propre version des faits, un point de vue : « C’est comme des perles, que l’on enfile l’une après l’autre sur un bracelet ». La métaphore est troublante (sans doute involontaire), quand l’on sait que la galerie qui les expose, se situe dans le Marais, quartier historique dévolu à l’artisanat, les bijoutiers en particulier. Autre coïncidence étrange … inquiétante étrangeté, aurait dit Cocteau : ce film qui introduit leur exposition, succession d’images sans fil directeur, qui effraie. Déstructuré, comme leurs corps sont démembrés. Dix-sept minutes de pellicule sur fond de concerto de Katchaturian. Le choix de la musique relèverait du hasard : ils auraient entendu, au moment où ils filmaient, ce concerto anxiogène écouté en boucle, et auraient décidé d’en faire leur bande-son. Peu de temps après, ils rencontrent Patricia Keshihian, cette flamboyante arménienne, qui dirige la galerie d’art conceptuel Sobering. Alors seulement ils font le rapprochement : le compositeur réputé, est arménien. Tout cela fait frissonner et donne le vertige. La galerie était adaptée pour une telle exposition, enténébrée (Patricia Keshihian a déposé sur ses vitres des panneaux qui obstruent toute luminosité), et disposant d’escaliers abrupts, et des galeries en pierre dont on sent l’énergie, qui conduisent à des caves sombres et lugubres où sont exposées les toiles. Nous sommes pris de vertige, au-dessus d’une falaise nantaise, prêts à chuter dans le vide, comme dans un film d’Hitchcock, face à ces portraits, ces bas-reliefs déposés sur de la mousse céruléenne qui ressemble à du sable scintillant, des collages et assemblages, et ces dessins, comme autant de cibles à abattre : une famille entière.

Xavier Dupont de Ligonnès, ou la condition humaine, les traces que l’on laisse.

Galerie Sobering, 87 rue de Turenne, Paris, jusqu’au 28 novembre.

Suivez mon live @i_kevorkian, du 3 novembre, en présence des artistes

Le couple de Lituanien Stanikas à la Galerie Sobering #XavierDupontDeLigonnès

Le couple de Lituanien Stanikas à la Galerie Sobering #XavierDupontDeLigonnès

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :