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Publié par Isabelle Kévorkian

Chatons Violents
Chatons Violents

J’ai d’abord hésité à laisser ma chatte #lanouvelleolympe rédiger cette chronique, elle-même résolue à dénoncer, militante à sa manière, et forte d’une actualité riche et « BBB* » qui aurait pu vivre dans le Marais, elle en a l’allure. Quoique adoptée, sans race précise, bofbofbof. Après réflexion, je préfère me le destiner ce billet, en conférence de rédaction avec moi-même, sans en parler à ma chatte qui serait capable d’accepter. Il faut dire qu’Océanerosemarie m’a conquise. Elle décape. Vrouf, ça fuse ça décoiffe sans altération. Vlan, d’une traite on se prend dans les dents toutes nos transactions, nos pactes plus ou moins avouables avec les problématiques sociales et sociétales. Océanerosemarie, elle, dit tout à notre place, tout très vite sans respirer d’un seul coup, comme ça, en vrac en apparence mais très construit en réalité, tout ce qu’on tait que l’on cache ment, sous couvert de « convictions » « d’idéaux » « d’idéologie » « de valeurs », "de morale", car nous, nous, eh bien non, nous ne jugeons pas, ah ça non, nous ne jugeons pas, jamais, rien ni personne. Océanerosemarie le clame, elle, sans honte ni « cul-pa-bi-li-té », et elle nous dédouane délivre humanise, sous couvert « d’humour ». Comme on se sent léger après avoir écouté Océanerosemarie.

Elle sacque, avec bienveillance, mais il ne s’agit pas de nous, juste des autres.

Sauf que … avec son sens de la formule, son débit hallucinatoire ponctué de silences perfides et de regards appuyés –vous voyez bien ce que je veux dire-, on rit on rit on rit, on applaudit même, on jubile, parce que ce n’est pas nous, hein, ce sont les autres, ceux dont elle parle, ce sont les autres et pas nous, qu’on se le dise : nos voisins, nos parents, nos amis, même, elle sûrement pour le décrire aussi bien, mais sûrement pas nous. Ah ça non ! Le racisme, la négation des génocides, la prostitution, la laïcité, « LGBT », la misère, les pauvres, l’indifférence, les différences, la carte de presse, les chemises déchirées, l’esclavagisme, vivre à Montreuil pour se rapprocher de la campagne et révéler son altruisme au cœur de cette commune symbole de la mixité sociale, avec nos adorables bambins, Dylan ou Justin qui iront dans le privé, tout bien considéré parce que l’école de la République, bon tout de même, ce n’est pas tellement pour nos enfants, pendant qu’on lit Télérama qui l’a dit oblitéré et si Télérama l’a écrit alors là je vois même pas pourquoi on discute, ou le Monde Diplo, en terrasse avec son Perrier à 12 euros. Il y a Jésus aussi, et son message. Comme Océanerosemarie, il s’est sacrifié pour nous, et personne ne l’a suivi. Preuve que ce sont les autres, n’est-ce pas qui déraillent. Pas Océanerosemarie, pas nous, pas moi en tout cas.

Océanerosemarie observe la société avec une acuité et une intelligence remarquables, et si l’on s’attend (on ne s’attend pas, à vrai dire, Océanerosemarie n’est pas prévisible), mais bon, si l’on s’attendait, admettons, quoique non, parce que nous, nous n’avons aucun mais alors aucun préjugé, et nous sommes si éloignés de toute forme de cliché n’est-ce pas, n’empêche si l’on s’attendait malgré tout à découvrir une avalanche ou un enchaînement de sketches, là aussi, on se fourvoie. Car Océanerosemarie raconte une histoire avec Chatons violents. Celle de cette jeune femme lesbienne, en couple, elle-même « BBB », qui s’ennuie dans sa vie confortable, et à défaut d’enfants, avec sa femme, elles décident d’adopter deux chatons. Trop mi-gnons, ils tiennent dans une main, regarde. Bien sûr que naaaan, elles ne les adoptent pas, je rigoooole. Elles habitent Paris m’enfin ! A Paris, les chats sont stérilisés, n’est-ce pas. Le Bon Coin, c’est bon pour les autres, éculé Le Bon Coin pour les parisiens. Donc, elles achètent dans une chatterie à l’autre bout de la France (y’a pas de chatterie à Paris) deux adorables lolcats, après avoir été convaincues par toutes ces attendrissantes et rigolotes vidéos. C’est trop-beau-calinou-chouchou. Un Maincoon et un sacré de Birmanie. Des chats de races évidemment, voyons, soyons raisonnables. Plutôt blanche, d’ailleurs la race. Malgré tout, la rupture qui grondait, s’affirme dans le couple de lesbiennes, ces petits détails, ces riens minuscules du quotidien contre lesquels on peste, prennent des proportions démesurées, la carte bleue oubliée dans le jean qu’on va laver, et les mignons-chatons n’y peuvent rien, violents-chatons. C’en est trop. Océanerosemarie claque la porte et part à Marseille avec son pote Jérôme. Trop coooooool : le soleil, la mer, la douceur de vie. Et là … le désenchantement, la vraie vie, frappe à leur porte. Bientôt cernés, et nous avec, même si on n’a rien demandé. Sauf que la vraie, vie, on en est tous acteurs.

Océanerosemarie pique ses banderilles là où c’est chatouilleux, pas plus hein, n’exagérons pas, et puis de toute manière, ce sont les autres qui se trahissent, les médiocres, pas nous. Nous notre conscience, elle est clean propre nette. Pour autant, en sortant du théâtre, bien réchauffés et délestés de toutes ces vilenies que l’on feint d’ignorer et qu’Océanerosemarie prend à son compte, quelle sera notre réaction au vu de ce clochard, pardon, ce Sans Domicile Fixe, engouffré sous une porte cochère. Mon Dieu qu’il est sale, et cette odeur, hop, je change de trottoir. Meuh non, ça n’a rien à voir : en face il y a juste un truc que je voulais voir, déjà tout à l’heure, repéré avant la représentation, dans la vitrine de ce magasin.

C’est qu’il fait froid ce soir, l’hiver arrive, et moi, je suis un tout petit peu impatiente, à 22h, de reprendre ma jolie voiture, seule au volant, chauffage et musique classique, tranquille, pour rentrer bien au chaud, auprès de mon lolcat trop mignon, Mon Coeur.

* Tout autre acronyme et sujet d’actualité sera expliqué par Océanerosemarie, convaincante et irrésistible, tout sauf donneuse de leçon ou pontifiante ou sentencieuse. Drôle, et affûté.

Au théâtre de la gaité Montparnasse, 01 43 20 60 56