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Publié par Isabelle Kévorkian

Le Music Hall
Le Music Hall

Le théâtre Rive Gauche d’Eric-Emmanuel Schmitt démarre un cycle de revues, animé par Olivier Barrot, écrivain et journaliste, le dimanche à dix-sept heures, détente avant apéro, passant en revue des extraits, labellisés INA audiovisuel. Ce cycle n’est pas abordé par ordre chronologique, mais par thématiques, et dimanche 18 octobre les duos comiques initiaient cette proposition originale. Le choix des extraits n’a pas été simple, car l’INA dispose d’archives incroyables, et le format est court : il faut cibler juste, par élimination.

J’avoue que la séance est poussive, mais il s’agit de rôder peut-être, au début. Olivier Barrot commente comme il peut, old shool, comme s’il se parlait à lui-même parfois, convoquant ses souvenirs, face à une salle peu réceptive et réduite. Qui n’en développe pas moins de son côté de savants éclairages, tout en murmures incessants. Parce que ce public-là, celui du dimanche après-midi sur canapé rouge, qui n’a pas de portables ou d’iPhone incommodants pour les acteurs, même sans flash, oui ça dérange quand même, et la concentration, aussi poussée soit-elle, ne constitue pas une bulle perméable, qu’on se le dise, et donc ce public-là, répète la moindre phrase d’Olivier Barrot : « Ah oui, c’est Sacha Guitry qui l’a révélé ! », ou s’étonne avec véhémence : « Quoi ?!!! Michel Drucker, au moins lui, tu connais ?!!! ». Car certains sont venus avec leurs enfants qui triturent le programme pour construire un avion de papier. Michel Drucker … cet homme immortel, intergénérationnel, interséculaire, pierre angulaire générique. C’est formidable n’est-ce pas, ce temps suspendu.

Les murmures et commentaires susurrés constants ne gênent pas cet aréopage qui se reconnaît, eux parmi leurs semblables d’une époque surannée. De toute manière, il n’y a aucun comédien on stage, mais quelques extraits en noir et blanc, qui illustrent la thématique. Duos Comiques, première d’une série d’icônes audiovisuelles. Sans ligne de conduite, qui démarre à partir de l’immédiate après-guerre, à l’aube de l’ORTF. On passe de Carpini et Brancato (homosexualité) à Roger Pierre et Jean-Marc Thibault (une série de prénoms masculins pour explorer les rapports hommes femmes), puis Victor Lanoux et Pierre Richard (un contrôle routier peu orthodoxe), Guy Bedos et Sophie Daumier, seule femme, seul couple mixte. Deux ou trois anecdotes privilégiées, savoureuses, parfois anodines, vécues par Olivier Barrot en personne, sont dévoilées. Roger Pierre et Jean-Marc Thibault auraient écrit plus de 3000 sketches ensemble ? Etonnant. Pierre Dac, qui a écrit les paroles sur La Truite de Schubert, avant d’écrire pour Edith Piaf notamment. Surprenant.

Si je devais ne retenir qu’une projection, ce serait « les routiers » de Jean Yanne et Paul Mercey, et leur pastiche viril malicieux autour de la musique classique.

La vertu et le plaisir de cette première séance résident dans la liberté de ton et de sujets évoqués, l’intelligence des dialogues, des gestuelles et des regards, la vivacité et le rythme incomparable des mises en scène. L’on sent des heures de répétition, du travail, des mimes, des coupes et réécritures pour parvenir à cette dérision délicieuse, qui claque et n’indiffère personne. Derrière la plupart des textes : Jean-Loup Dabadie, mais il n’est pas le seul. A la production : Michèle Arnaud, mais elle n’est pas la seule. Visionner, ou revoir ces moments extraordinaires, se révèle presque humiliant à l’aune de la censure qui nous accable aujourd’hui.

Le cycle, à raison de une séance par mois, se terminera en 1986 à la mort de Coluche, et après avoir visité les grandes dames, les poètes, les chanteurs de charme ou de yé-yé et l’on se dit qu’Olivier Barrot ne pouvait pas, en effet, poursuivre après Coluche, qui a clôt une forme de prise de parole sans limite et pourtant audible, qui ne jugeait pas, ni ne stigmatisait : il englobait plutôt. Irrévérencieuse et acceptable. Audacieuse et juste, qui concernait tout le monde, qui ne laissait personne sur le bas côté.

Une formule représentative du Music Hall dans son acception originelle, inventée en Grande-Bretagne, comme beaucoup de spectacles de loisirs et de sports (en cette coupe du monde de rugby), pour pouvoir toucher un public de masse, proportionnel à son apport additionné, diversifié, après la révolution industrielle. L’ensemble des disciplines du spectacle était considéré, dans ses salles dites de variétés, déclinées à Paris aux Folies Bergères, au Lido, au Moulin Rouge, à l’Alhambra, à Bobino. Des salles gigantesques, aux fauteuils pourpres symboles d’une luxure et d’un érotisme revendiqués, où l’on buvait-fumait-mangeait et s’amusait, où les femmes s’exhibaient nues (Colette). Fort bien retranscrit dans le célère « Quai des Orfèvres » de Clouzot.

Espérons que ce cycle permettra de rappeler ce qu’est l’humour, la liberté d’expression, la joie de vivre, et de recommencer à en saupoudrer notre quotidien, nos spectacles et divertissements audiovisuels. Et si le panache était remis au goût du jour au détriment d’une dictature de chiffres, d’audiences, de mesures ?

Au théâtre Rive Gauche, 01 43 35 32 31