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Publié par Isabelle Kévorkian

http://isabelle.kevorkian.over-blog.com
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Lors de la première de Danser à la Lughnasa au Théâtre de l’Atelier, une pièce de Brian Friel mise en scène par Didier Long et en musique par François Peyrony, une #after conviviale et informelle était organisée au sein du théâtre. Les comédiens réunis, aux côtés d’amis, de leur famille, d’invités. La pièce nous avait imprégnés, tous, d’un sentiment vaporeux étrange. Comme une onde de bien-être. Nous faisions soudain partie de cette famille romanesque, aux côtés de ces cinq sœurs célibataires et courageuses, complémentaires et soudées, ce petit garçon de sept ans devenu adulte qui se souvient et hésite entre fuir et conserver ses mirages d’enfant, son père absent présent attachant, et oncle Jack, missionnaire égaré. Oui, nous nous trouvions à mi-chemin entre cet été de 1839, en Irlande, et l’alcôve du théâtre de l’Atelier, à la rentrée 2015, à Paris. Entre fiction et réalité. L’atmosphère était chaleureuse. La petite musique de la sororité continuait de nous emplir, et de fluidifier ces entrelacs de personnes, ces bavardages, ces courtoisies.

Je me trouvais là, iPhone en main, tentant d’immortaliser ces moments, ces gens comme une famille, cette ambiance que seule un théâtre propose. Une atmosphère qui ne s’explique pas, languide et intime. M’étant spécialisée dans le Live Tweet d’événements culturels, je prenais des photos, les sourires et attitudes de contentement, les corps tout uniment tournés vers la béatitude du moment, savourant cette première.

Tout le monde se prêtait volontiers aux pauses furtives, aux clichés plus ou moins dérobés : personne n’était dupe. Bien sûr mes photos seraient postées sur mes réseaux sociaux. Elles ne créeraient pas de buzz, car leur légende serait sans ambigüité, bienveillante.

C’est devenu ma signature, et si je ne suis pas photographe professionnelle, je n’en témoigne pas moins de la vérité d’un instant, factuelle. Quelques faits en images. Drôles ou émouvants, que j’offre en partage. Car tout le monde n’a pas cette chance de se retrouver dans cet écrin privilégié, à côtoyer Florence Thomassin, Olivier Marchal, Isabelle Carré, qui m'a tant émue dans Marie Heurtin, Lola Naymark, Lou de Laâge, Didier Long visiblement ému et heureux, ou Claire Nebout. Beaucoup d’autres, encore…

Des comédiens qui suscitent tant de fantasmes.

Précisément les réseaux sociaux, utilisés à bon escient, permettent de rendre compte de cette ambiance lumineuse et festive, tranchant avec une actualité sombre et violente qui nous rend tous un peu paranoïaques. Or je m’efforce, à travers mes photos et commentaires, mes piges et billets de blog, mes chroniques culturelles dans Azad magazine ou Service Littéraire, de partager cela : une information et un avis, accompagnés de brefs clichés de coulisses, d’instantanés qui délivrent du glamour. Parce que c’est le fondement même des réseaux sociaux : le partage.

Claire Nebout. J’ai l’impression de la connaître depuis que je suis née. Jusqu’alors, Claire Nebout représentait une image de la femme fatale, une sorte d’icône inaccessible. Un regard, une posture, une allure, quelque chose d’altier, de digne, de vertical. Soudain, elle est face à moi, drôle, légère, naturelle, fringante, amusante. Elle me parle en me regardant dans les yeux, en prenant mon bras pour appuyer son sourire qui n’est pas de façade. Elle ignore qui je suis. Mais oui, volontiers, elle pose pour moi. Elle émet une requête : elle veut être jolie sur la photo, elle demande à vérifier. Son chéri est venu, Frédéric Taddeï, tout aussi détendu et affable. Ils forment un couple irrésistible.

Et soudain : le baiser.

Un baiser de cinéma et de vérité mêlés. Qui dure une éternité comme dans les films, là, comme ça, au milieu de la foule. Juste devant moi. Ce baiser, il exprime l’amour. Comme le baiser de Doisneau. Sous le charme, je le capture, ce baiser. Clic clac. Clic clac. C’est que j’ai le temps d’en prendre des photos… Le baiser ne cesse pas.

C’est aussi cela, les coulisses du théâtre, cet ensorcèlement-là.

Ce baiser, je ne vais pas le garder pour moi, mais non. Quel intérêt ? Ce baiser doit vivre sa petite existence, moment de tendresse spontané, bien éloigné de la « vertueuse indignée » qu’interprète l’actrice, au sein de cette troupe joyeuse. Je décide de le poster sur twitter. Je légende, intègre le baiser que je prends soin de choisir parmi toutes les prises. Je propose à Claire Nebout de relire mon tweet, je lui précise que je vais le poster. Elle répète que volontiers, si elle est jolie, avec un sourire malicieux. Elle regarde et oui, elle se trouve jolie, enlacée dans les bras de son amoureux.

Mais voilà. « Ce baiser est une atteinte à la vie privée », me reproche-t-on plus tard. On m’oppose le droit à l’image, dans un lieu qui n’est pas public, lors d’un événement intimiste.

Reprenons mes images fixées dans mes tweets, ou sur mon profil Facebook, ou sur mon blog, et toutes, depuis deux ou trois ans, posent question, possiblement, si l’on considère ce raisonnement. Sauf que je ne me cache jamais, je suis bien là, me faufilant pour mes reportages amateurs, qui assurent aussi la visibilité des événements. Deal implicite et tacite. Je ne suis pas adepte des selfies, je ne prends aucune image importune, je propose aux personnes de poser. Ils acceptent, ou non. S’ils refusent, je n’insiste pas. Je m’attache autant à leur notoriété et leur réputation digitale, qu’à la mienne.

Le droit à l’image ? De quoi s’agit-il…

Le droit d'une personne sur son image est protégé en tant qu'attribut de sa personnalité. Toute personne, célèbre ou anonyme, peut s'opposer à l'utilisation de son image sans son autorisation, sauf exceptions. En cas de non-respect de ce principe, la personne peut obtenir réparation du préjudice subi auprès des tribunaux.’

A priori, j’ai respecté le principe. Sauf que … je n’ai fait signer aucune autorisation de diffusion. Serai-je poursuivie au tribunal ? au pénal ? et dans ce cas mon compte twitter va-t-il être passé en revue ?

Comment mon cas va-t-il être jugé ?

Mes quelque 10 000 tweets postés seront-ils passés au crible ? devrai-je justifier d’une autorisation de diffusion pour chaque photo de personnalité mise en ligne ? Oups…

Mon cas est-il si singulier ?

Il existe des exceptions : l’image qui s’inscrit dans le cadre de l’activité de la personne publique, celle prise dans le cadre d’une actualité, ou un groupe de personnes dans un lieu public. Néanmoins, à l’heure des réseaux sociaux, ces OVNI juridiques, qu’en est-il ? Aucune jurisprudence à ce stade, et la question fondamentale qui se pose est la suivante : les réseaux sociaux relèvent-ils du domaine public ou privé ?

Aujourd’hui, la réponse n’existe pas. Trop de paramètres et de critères entrent en ligne de compte. Et quel sera l'avenir de ces médias ? comment anticiper et légiférer ?

Pour en revenir à ce baiser, je n’ai pas le sentiment de porter atteinte à la personnalité de deux personnalités médiatiques, ni de diffuser des informations diffamatoires, et en l’espèce ce baiser, je le trouve d’un romantisme qui fait défaut à notre époque, d’un bonheur que l’on a tendance à oublier, et d’une aimable petite galanterie.

Cher Frédéric Taddeï, ce baiser, votre baiser, ne pourrait-il pas faire l’objet d’un sujet d’actualité ? C’est ce soir ou jamais, non ? Ce baiser diffusé sur les réseaux sociaux, ne constitue-t-il pas le reflet d’une époque, et à ce titre ne mérite-t-il pas d’être pris à témoin de son temps ? A fortiori, le soir de la première d’une pièce qui annonce « une révolution culturelle », comme le souligne Didier Long dans une interview à Europe 1 dans votre émission.

Cette pièce célèbre qui a enivré Hollywood !

Tant de parallèles…

Au fond, si ce baiser, cette charmante complicité, ce regard éloquent, dans un lieu symbolique comme un théâtre, et pas n’importe quel théâtre : l’Atelier, en pleine réinvention, si ce baiser, donc, au théâtre de l’Atelier, signifiait aussi cela : revenir à ces moments de vie sensuels, élégants et exquis comme une toile de Fragonard, sans immédiatement y adjoindre de vaines polémiques ? Le débat est ouvert.

Juste un peu de tendresse

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