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Publié par Isabelle Kévorkian

http://isabelle.kevorkian.over-blog.com
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Victor ou ... Marianne ?

Quel prénom est le plus emblématique du chagrin, de l’amour et … de la vie ?

Victor est un type « légal ». Il sort de prison après avoir purgé une peine à la place de son meilleur ami, Marc. Par amour pour une femme : Françoise. La divine et fatale Caroline Silhol, a l’allure d’une héroïne Hitchcockienne, dans sa robe cintrée rouge carmin passion. Il n’en éprouve aucune rancœur, inimitié ou rage. Qui d’autre que l’ultra-ensible Grégory Gadebois aurait pu interpréter cet homme « légal » ? Loyal, honnête et droit. Pétri d’une gentillesse et d’une bonté non galvaudées. Il y a cela dans le regard de Grégory Gadebois, en général, et dans cette pièce de boulevard art déco. Tout à son amour, qui l’a tenu en vie derrière ces murs chaque plus hauts, il attend sa promise. Ils n’ont cessé d’entretenir une flamme épistolaire pendant cet enfermement. Ça y est : le couple va être réuni. Seulement voilà. C’est sans compter sur Marc, dandy bandit maffieux. Le boss. Le king. Eric Cantona demeure cette entité charpentée, cette autorité devant laquelle on ploie, on se cambre, on se recroqueville. C’est lui qui décide. Point à la ligne. Et cependant, derrière ses manières peu orthodoxes, il est franc. Une forme particulière de « légalité », peu recommandable mais délectable. Etrangement, c’est sans embrouille avec lui. Il précise les choses, il parle il agit et ne revient pas en arrière. Même si ses règles sont insupportables et immorales, il en impose. Trop fier pour que quiconque lui résiste. Françoise lui appartient, et elle ne le quittera pas. Qu’on se le dise. Il a verrouillé la penderie, les coffres à bijoux et les fourrures de la dame, et cet argument est imparable. Où irait-elle sans apparat ? Hein ? Ou irait-elle, je vous le demande ?! Hahaha. Vous croyez-vous plus malin que Marc ?

Victor pense en mourir mais bientôt la bouteille de Cliquot rosé va remplacer le Whisky qui délabre, et la fraîche Marianne va patienter, le temps que son cœur se libère tout à elle. Elle est jeune, printanière, éclatante et elle l’aime tout uniment. Vestale plus que vénale. Charmante plus qu’ardente. Elle comprend tout et sait se taire, virevolter aussi, s’accommoder d’une situation inconfortable. Un rien la comble. Surtout Victor, ours rassurant qui la réconforte. Comme elle devient petite et menue dans ses grosses paluches, sur sa poitrine trop large ! Comme on aimerait, nous aussi, un câlin de Victor : il semble si accueillant, ce buste trop imposant.

Victor travaille, il créé bientôt un brevet qui va lui rapporter beaucoup d’argent. De quoi être à l’abri des décennies. Marianne est heureuse pour lui, comme son ami Jacques, ancien taulard reconverti dans les affaires, au service de Victor par exemple. Habile négociateur, ce retournement de situation, Victor le lui doit. Victor peut se projeter, se sentir épanoui aux côtés de Marianne. Oui après tout, à défaut de Françoise. « Au moins en prison, il reste l’espoir », prononce-t-il de désespoir. Il n’a pas tout réglé, Victor.

Coup de théâtre : Marc est rattrapé par ses sombres affaires d’escroc, et plutôt que d’affronter la taule et le déshonneur, il décide de se suicider. La question n’est pas de juger son acte, sa décision est résolue. Il abandonne Françoise aux mains de Marc. Là non plus, il ne s’agit pas de prétendre commenter cette volonté. La sémillante brasillante pétulante Marianne n’en rajoute pas : elle quitte Victor à l’aube, sur la pointe des pieds, comme elle était entrée dans sa vie.

Françoise prend le relais, pour un face à face avec Victor. A-t-elle fait le deuil de son luxe de pacotille, des ses ors, ses penderies et de l’argent facile, ou a –t-elle décidé de vivre son amour ?

Rachida Brakni a mis en scène la pièce, qui date de 1950 avec humour, malice et raffinement. Ni trop, ni trop peu. Cantona n’est pas Blier, mais il reste le King, et un rôle de malfrat cabot lui convient tout à fait, même si parfois il semble le prendre à la légère. C’est que sur scène, la complicité qui unit les acteurs est surprenante. A tel point qu’il est parfois difficile de ne pas être, comme eux, pris d’un fou rire, en dépit du propos. Un vaudeville empli d'entrain et de joie de vivre, sur la société, sur fond de corruption, de petits accommodements avec soi-même. Pour autant, personne n’est réellement méchant ou mesquin ou vil ou veule. Tous dégagent ce petit trait qui suscite l’empathie, et il est impossible de ne pas s’attacher à ces personnages dans leur décor. Ils ressemblent tous à des héros, ce qui donne à la pièce des accents de vertu, dans ce théâtre-là, où l’on clope, l’on picole, l’on s’éprend. C’est amoral comme la passion, et fidèle comme l’amitié. Quelques beaux dialogues, dont on veut s’imprégner : « L’argent, c’est toujours une plaie. Il fait le tourment de tous les hommes » ; « Ce qu’on cherche dans la vie ? Le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même » et en effet, chacun va peu à peu se révéler. Bien sûr, un peu de spiritualité : « Elle va chercher la foi qui se refuse ». Pour finir : « La vie sépare plus qu’elle n’unit ». Chacun méditera.

Une adaptation de la pièce d’Henri Bernstein qui se révèle tout à fait digne, fringante pimpante, et délicieuse, comme un parfum de rentrée, entre chien et loup, entre été et automne. Une petite gourmandise, presque désuète qui désaltère.

Victor au théâtre Hébertot, de Henri Bernstein, mise en scène de Rachida Brakni, avec Eric Cantona, Grégory Gadebois, Caroline Silhol, Marion Malenfant, Serge Biavan. Créé le 2 septembre