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Publié par Isabelle Kévorkian

http://isabelle.kevorkian.over-blog.com
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La pièce originale de Brian Friel s’intitule Danser à Lughnasa, et dès le titre Didier Long s’est approprié à sa manière singulière une pièce sans intrigue. Tout est trompeur, et en cela révèle la magie du théâtre. Didier Long a incontestablement réussi son pari, et propose une mise en scène convaincante, qui s’imprègne en nous, en douceur et durablement.

Le titre pour commencer. Qui –si vous n’avez pas lu le texte, invite à danser et évoque un moment festif et léger, enjoué comme peuvent le devenir les irlandais, au son de la cornemuse. Où ? à Lughanasa … à LA Lughnasa, cet endroit qui s’impose. Tout commence toujours par un lieu, aussi fort qu’un personnage. Si prégnant que l’on ne peut s’y soustraire. Bien sûr, nous irons danser à LA Lughnasa, n’est-ce pas.

Ensuite, l’on pressent qu’il va s’agir d’un drame, car l’auteur est né en Irlande du Nord. Puis l’on convoque Michel Sardou et son lac du Connemara, et nous voilà à imaginer une division entre protestants et catholiques qui sous-tendrait une histoire de famille. De fil en aiguille, une ambiance à la Cukor apparaît, comme dans Wild is the wind.

Et s’il s’agissait d’une fable, d’une de ces légendes celtes qui forgent une identité et une mythologie intime ?

L’affiche ne fournit aucune indication particulière, et sous le ciel bleu, le suspense demeure entier jusqu’à ce que la scène du théâtre de l’atelier s’illumine, dans une salle enténébrée conquise par un public silencieux comme à la messe.

C’est l’été 1936. Cet enfant de sept ans devenu adulte se souvient. Le transistor Pathé Marconi, dans la pièce à vivre. Sa mère et ses quatre tantes, toutes célibataires. Son père, attachant en dépit de ses mensonges absences insouciances. Oncle Jack, l’intranquille, qui revient d’Ouganda où il était missionnaire. Tous ces personnages ont-ils existé ? de quelle manière ? étaient-ils si resplendissants, au point de rendre merveilleux les jours, lorsque l’on a sept ans ? au point que la seule véritable préoccupation est de faire voler son cerf-volant ?

Ce petit garçon : quel regard lui porte-t-il à présent, sur cette famille qui l’a construit, mais l’a aussi rempli de chimères ?

Les fêtes de LA Lughnasa ont-elles jamais existé ?

Les actrices sont remarquables. L’aînée pour commencer, « vertueuse indignée », austère à souhaits, admirable Claire Nebout que l’on retrouve enfin. Elle nous manquait Claire Nebout : où était-elle donc passée ? Remarquable et redoutable maîtresse de famille, elle donne à frissonner et suscite une sacrée empathie. Nous, on aimerait qu’elle s’assouplisse, qu’elle ait moins mal. Florence Thomassin, sa thèse : une femme solide et virile à la voix éraillée, et tout à la fois son antithèse : légère, qui fume, qui jure, qui prend toute la place. Lola Naymark et Léna Bréban, ensuite, absolument possédées. Et la fragile Lou de Laâge, qui confirme décidément un réel talent de comédienne. Les personnages masculins sont tout aussi irrésistibles : ce père fantaisiste qui apparaît disparaît, cet oncle Jack qui oublie les mots et les gens. J’émets une réserve quant à l’interprétation de Bruno Wolkowitch, que j’ai trouvé –et cela n’engage que moi- un tout petit peu en retrait. Certes il est atteint de paludisme, mais son jeu semble aussi moins solide. Parfois même, il m’est arrivé de me demander si ce personnage n’aurait pas pu être supprimé ? Car au fond, on a tous un oncle Jack malade, mais qu’apporte-t-il véritablement que l’on n’ait déjà compris, au cœur de cette maisonnée de sœurs ? Une sororité qui n’est pas sans rappeler les atmosphères de Jane Austen ou d’Emily Brontëe dans des contrées désertiques et brumeuses, et l’on aurait bien vu apparaître Keira Knightley par exemple. LA sœur, à LA Lughnasa, pour LE bal.

Assurément Brian Friel se place du côté des femmes, comme un Ernest Rouart ou un Jean-Honoré Fragonard amoureux, peignant ces élégantes émancipées, qui prenaient leur destin en main, sans crainte, en dépit des risques et des conséquences. Elles assumeraient, toujours, envers et contre tout, leurs choix. Didier Long rend lui-même ce vibrant hommage à la force des femmes.

La mise en scène s’attache à d’infimes détails, un zippo, une médaille miraculeuse… Autant d’indices égrenés à la Hitchcock, pour passer du présent au passé, d’un tableau à la réalité, et nous saisir de bout en bout. Jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il ne se passera rien. Qu’il s’agit d’une tranche de vie, une chronique familiale. Qui aurait pu être vécue ici, quelque part, ou là-bas, en Irlande, bercée ou non de légendes, de présages et d’augures. Danser à la Lughnasa raconte la fragilité et la gaité d’une famille, l’amour porté à un enfant, au point de lui offrir le plus beau des cadeaux : ses illusions. Sous la sévérité ou l’impudence, se cachent une belle humanité, qui happe comme un sortilège.

Lorsque l’on quitte le théâtre de l’Atelier, l’on se sent vaporeux, nostalgique. Il y a cet air lancinant qui ne nous quitte pas, et alors, soudain, l’on s’aperçoit que tout du long, nous n’avons jamais cessé de Danser à la Lughnasa. Sur des airs de Cole Porter, de Henry Hall, Jimmy Kennedy, Wilhem Gzosz, Howard Dietz et Arthur Schwarz, ou au son du violon et des compositions de François Peyrony. Oui, lorsque l’on quitte le bal de Lughnasa, il nous reste longtemps ce fourmillement musical éclectique, ces pas de quadrille, un rythme, des mélodies et des harmonies composites qui ressemblent aux battements de cœur d’une famille, à une œuvre artistique humaine.

Théâtre de l’Atelier, Danser à la Lughnasa, Réservations au 0146064924

A suivre demain, l'interview du musicien François Peyrony

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