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Publié par Isabelle Kévorkian

Gustave
Gustave

Une jeune assistante m’avait répliqué ceci, péremptoire, à la sortie du long-métrage « La Môme » d’Olivier Dahan : « Désormais, pour moi Edith Piaf est Marion Cotillard ». La question n’est plus de savoir si Edith Piaf aurait supporté la comparaison ou si j’avais trouvé le propos pertinent. Je crois qu’alors, j’avais abdiqué : cette idée reflétait une époque superficielle. Cette assistance aura peut-être découvert l’exposition consacrée à la chanteuse vêtue de noire, à l’âme en rose, et au vibrato époustouflant de tenue, cet été-même à la BNF. Le fait est qu’aujourd’hui, je pourrais rétorquer à cette assistante : « Désormais, pour moi Gustave Flaubert est Jacques Weber ».

J’ai rendez-vous au Théâtre de l’Atelier, avec l’acteur cultivé, colosse solide et terrien : Jacques Weber. A l’instar de Piaf, lui aussi détient une voix singulière, chaude, qui s’élève et offre une tenue particulière à la phrase et aux mots, la juste ponctuation, la posture qu’aurait pu adopter Flaubert au 19ème siècle. Car Weber joue la correspondance de Flaubert tout l’été, à l’Atelier. Exercice inédit. Il ne lit pas les lettres de l’auteur, regroupées au sein de quatre volumes de la Pléiade : pour un écrivain qui ne pensait pas être lu…. Il s’agit d’une pièce, mise en scène autour de cette nuit folle : Flaubert vient de recevoir une lettre de rupture de sa maîtresse Louise Colet. Quel affront pour cet homme orgueilleux et vaniteux, excessif, pétri de convictions et de contradictions. Il va prendre la plume pour entamer un échange épistolaire.

Arnaud Bédouet a librement adapté cette correspondance foisonnante, et l’a transmise à Jacques Weber, qui nous la restitue avec splendeur et élégance. Weber, un homme direct, qui ne s’embarrasse pas de politesse inutile, d’emphase, de droit à l’image. Il arrive en jean, chemise faussement négligée, mèche immaculée, autorise les photos de l’interview –s’en fiche en réalité. Tellement habité par Gustave, qu’aux questions il répond par certains monologues extraits de cette correspondance originale, inspirée par l'écriture de « Madame Bovary ». De sorte que tout se mélange. Juin 2015, janvier 1852, Jacques, Gustave, Louise, Emma, l’orage qui gronde au-dessus de la cabane du jardinier, la douceur parisienne qui enveloppe le théâtre de l’Atelier. Tourbillon. Jacques Weber précise qu’il n’est pas question d’un biopic, dont par ailleurs il n’est pas convaincu par le genre. Il est question de vivre l’expérience d’un écrivain romanesque, son besoin organique de retirement, condition nécessaire pour écrire, et la totale liberté qu’il adopte. Une liberté pleine et entière, jusqu’à la limité de l’idée, « jusqu’à l’os », qui correspond à une personnalité hyper-sensible, tout en exagération. Flaubert y développe une mauvaise foi patente, il s’en prend aux institutions, à la démocratie, au conformisme, aux lieux-communs, aux idées reçues et non analysées. Il se rebelle, dénonce, met à nu son esprit libertaire et cette âme incandescente. Il s’en remet à son jardinier, qui l’écoute pendant une heure trente, en silence, mutique et impassible. Que pourrait-il lui rétorquer ? Aucune mimique, pas le moindre sourcillement ne ferait sens face à un Gustave tumultueux et ingérable, véritable boule de feu, un être insoumis et extravagant. C’est à prendre ou à laisser.

Moi, je prends, car Flaubert, quoique surabondant, est authentique et valeureux. Il ne triche pas. Il se fiche bien des honneurs, de la mode, des rumeurs, des jugements, des paillettes. La plume et l’esprit lui importent. La pièce est truculente. L’on découvre un Gustave emporté, sans pudeur ni tabou, sans entraves et sans temps mort. Il se confesse, et n’hésite pas à employer des termes qui pourraient offusquer ou gêner, et qui pourtant, ne se révèlent jamais déplacés, vulgaires ou grossiers : « Je vais rentrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner » ou : « L’amour n’est pas la première chose de la vie. L’amour est comme un lit pour se détendre. Or, sur un lit on ne reste pas couché toute la journée ». Est-ce cela le talent ?

Cette nuit enfiévrée, d’insomnie pour l’un des plus grands auteurs romanesques du 19ème siècle (atemporel serait plus juste) nous abreuve d’une pensée qui interpelle, ici et maintenant. Qui replace le théâtre au cœur de la cité, offrant une tribune spirituelle, métaphysique, politique. Jacques Weber se prétend en « symbiose à la fois avec ce rôle et dans ce théâtre en particulier, rouge et or, intimiste ». Il précise : « Avec ce texte et Flaubert, j’ai vieilli comme le bon vin ». Tente une comparaison avec Bonnard : « Le peintre mettait de la vie dans sa peinture, moi, j’essaie de mettre de la vie dans le théâtre ».

Cet été à Paris, ça tombe bien : il y a Bonnard, Piaf et Flaubert. Trois événements culturels vertigineux, qui invitent à l’exigence et à la curiosité, et qui « rappellent que les artistes ne laissent que leur œuvre ».

www.theatre-atelier.com

Gustave au théâtre de l'Atelier, interprété par Jacques WeberGustave au théâtre de l'Atelier, interprété par Jacques Weber

Gustave au théâtre de l'Atelier, interprété par Jacques Weber

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