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Publié par Isabelle Kévorkian

Le premier qui voit la mer
Le premier qui voit la mer

La maison d’édition Versilio vient de célébrer son lancement officiel, à l’occasion duquel le récit de Zakia et Célia Héron était présenté. Une mère algérienne et sa fille. Dans le récit, il s’agit de Leïla et Maïssa.

L’écriture est d’une finesse remarquable, évoluant comme la vie. D’abord l’enfance, légère et sans histoire. On vit, simplement. En 1956. Des fragments de délices en Algérie. Leïla tient son journal, et partage ses bonheurs : « le rire nous éclabousse », sa candeur et sa fraîcheur : « Nous jouons à la marchande », le respect et l’admiration qu’elle voue à sa grand-mère : « Elle comprend même la langue des oiseaux ». Sauf que Leïla est arabe, et va se retrouver amoureuse d’un français, Martin. Sur fond de guerre d’Algérie. L’écriture va basculer, sans que l’on n’en soupçonne la progression. Cela commence de manière insidieuse « Nous continuons à jouer, devant la porte, il y a du nouveau, les soldats par groupe de cinq ou six marchent en plein milieu de la rue, les uns derrière les autres. Ils ont une grosse mitraillette qui leur barre le ventre. Ils nous sourient. On s’arrête de jouer ». Bientôt le ton monte, et les années défilent. La naïveté a quitté Leïla pour faire place à l’effroi. L’écriture se resserre comme le nœud au ventre. Leïla va refuser de céder à la terreur : elle est née le jour du nouvel an arabe. « Grand-mère nous a raconté que cette date correspond à la victoire des combattants proches du prophète Mohamed ». Elle aussi triomphera. Cela bascule un jour comme les autres, ensoleillé, en Algérie et Leïla va résister. A son père qui devient violent et cependant, elle sera émue lorsqu’il apprendra l’alphabet pour s’armer. Aux humiliations : « vous, les Arabes ». Aux massacres et embuscades, aux noms et aux sigles barbares « De Gaulle, Salan, Abbas, Soustelle, Massu, ONU, FLN, UNEF, UGMA ». Au mariage arrangé de sa sœur Zahra. A « l’OAS qui tue à l’aveuglette ». Aux charniers, aux tortionnaires. A l’indépendance. A la mort de sa mère. A l’Algérie arabe. A l’appel du muezzin. Aux rappels à l’ordre. A l’islamisation forcée. A l’exil.

Leïla part. Elle s’engage dans l’humanitaire, saisissant une opportunité. Son destin se mêle à celui de jeunes sourds : « J’aime leur curiosité et leur absence de fausse pudeur. Ils ne s’embarrassent ni de ce qu’il est convenu de penser ou dire, ni de la politesse obligatoire. C’est direct, naturel, sincère ». Sa route croise celle de Martin, ce beau français. Et l’écriture grandit. Ils se marient à Gentilly, en France. Bientôt naît Maïssa, puis Katia. Et les mots s’entremêlent entre la mère et son aînée. Deux points de vue, deux femmes qui refusent la victimisation. Maïssa grandit, comme sa mère avant elle. Bientôt elle atteint 18 ans.

Le 5 juillet 1992 Leïla écrit : « Trente ans que l’Algérie est indépendante. Sept jours que son président, Boudiaf, a été assassiné. Ce qui devait être une fête n’est qu’un immense désarroi. Y a-t-il une fin au malheur quand il s’installe dans un pays ? ». Elle écrit aussi cela : « J’ai longtemps cru que mon choix de travailler avec les enfants sourds était dû à un heureux hasard. Je sais, en fait, que j’ai toujours voulu être au cœur de la question du langage ».

C’est bien de cela dont il est question. De langage, pour transmettre. Dans la vraie vie, la fille a commencé à questionner sa mère « A la maison, j’ai demandé à maman pourquoi on n’était pas musulmans ». Elle a « l’impression d’être la française ». Elle est accablée. Quelle est son identité : française, arabe, étrangère en France, française en Algérie ? Il est temps pour sa mère de raconter l’Algérie. « C’est vrai, tout s’efface. Mais dans l’air, subsistera la chanson fredonnée, le parfum du jasmin et des fleurs d’oranger ». Un récit de femmes : « Ma mère est une femme, et pourtant elle me rassure plus » ; « La guerre va finir. Toutes les guerres finissent. Maman me le répète chaque soir. Il faut juste ne pas mourir avant la fin ». Une ode à la mer et à la mère, en ce jour de fête de toutes mamans. C’était comment l’Algérie ? Un beau voyage, rempli d’humanité et de tendresse.

Zakia s’avoue heureuse et fière de cette aventure, qui brise les silences générationnels. Elle pour qui la mère disparue porte une part d’inconnu. Elle explique « Je mourrai, mais mes enfants me connaîtront un peu ».

« Le premier qui voit la mer », de Zakia et Célia Héron, aux éditions Versilio, 217 pages, 15 euros.

Précisons qu'il s'agit d'un travail en famille, puisque la sœur de Célia a réalisé l'univers graphique de ce récit.

***

Une autre histoire familiale à découvrir. Un nouveau voyage à entreprendre : en Inde. Où il est question de secrets, d’enfance et de la puissance des lieux. Des maisons dont on porte l’histoire en soi, au cœur d’un endroit qui nous possède. Face à la mémoire des endroits, il est impossible de lutter, et la vérité s’impose, un jour ou l’autre.

« Les notes de la mousson », roman. Fanny Saintenoy, aux éditions Versilio, 117 pages, 12,90 euros.

Les notes de la mousson, Fanny Saintenoy

Les notes de la mousson, Fanny Saintenoy

Lancement des éditions Versilio.com aux caves Bossetti
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