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Publié par Isabelle Kévorkian

La Tête Haute d'Emmanuelle Bercot

Malony est délinquant. Dès la naissance selon Séverine, sa mère, comme s’il était porteur d’une maladie génétique dégénérative. Ça se passe à Dunkerque et Séverine affiche un look outrancièrement vulgaire ; Elle ressemble à une voiture volée sans pare-chocs, sans dents –ou, si c’est le cas, ses chicots sont noirs comme la mort. La misère dans toute sa splendeur, comme dans les contes du XIXè siècle. Malony pourrait être un cousin d'Emma, qui vend ses allumettes. Elle aime ses deux fils, mais comment saurait-elle le leur signifier, s’en occuper et leur proposer toute la tendresse d’une maman, quand elle-même est une môme sans repères (dont on se sait rien, d’ailleurs, de ce qui pourrait justifier son comportement, mais admettons un passé misérable des Bas-Fonds même pas baroques, même pas un drame de l’Opéra-comique). Malony est un brave type. Intrinsèquement. Aux émotions en hibernation et aux réactions en surrégime. Quand on n’a pas connu d’amour paternel (son père est mort), et une lancinante maladresse (maltraitance ?) maternelle, comment peut-on aimer, s’aimer et ressentir une quelconque estime de soi ? Bien entendu Malony a arrêté l’école au collège, ne sait ni lire ni écrire. Il est nerveux, il cogne, il a du mal à retenir toute la haine que son corps contient. Pourtant, il vaut mieux : son regard trahit une humanité refoulée. Il use un premier éducateur, mais Yann arrive et ça change tout. Ce type-là, costaud, sans excès, a dû vivre bien pire que Malony. Son regard translucide transcende l’image jusqu’à nous poignarder, nous, dans la salle. Un regard éloquent qu’Emmanuelle Bercot a manifestement pris plaisir à filmer. Cet éducateur-là, dont on soupçonne un passé peu glorieux d’ex-rebelle, saura gérer la personnalité sauvage et indocile de Malony. Il y a la juge aussi, qui fait preuve d’une empathie et d’une compassion particulières à l’égard du jeune Malony qui aura passé plus de temps dans son bureau qu’ailleurs. Peut-être y est-il né dans ce bureau ? Cela constitue sa chance, son antre son repère-paire-père-mère, contre toute attente, car dans la vie il faut toujours quelqu’un pour nous tendre une main quand il n’y a plus personne. Encore faut-il savoir l’accepter. Entre la juge et Malony il y a cela, cette acceptation de la vie, et le mépris qui s’évanouit. Et puis Malony rencontre l’amour, ce sentiment pur qui révèle ... un être lâche ou engagé. Dans quel camp va-t-il se réfugier, Malony, du haut de ses 17 ans ?

Le film est bon, en dépit de tous les acronymes inhérents aux professions de la protection de l’enfance, et de la délinquance que l’on ne comprend pas, comme lorsque l’on intègre une administration. Il se s'agit pas que d'un fait divers. Catherine Deneuve en juge pour enfants convainc et élève une profession sombre. Mais Madame Deneuve pourrait continuer à nous épater dans n’importe quelle situation ou corps de métier. Sara Forestier est formidable. Cependant, il va falloir cesser de lui coller à la peau ces rôles de pauvres filles, ces Suzanne sans dents sur talons instables dans ces micro-robes à même la peau, le cheveu filasse et le maquillage gluant. Il serait temps qu’un cinéaste lui offre la possibilité de changer de registre, et lui offre un rôleà la mesure de son talent. En cela, Emmanuelle Bercot a cédé à une forme de facilité dans le casting (comme pour le choix musical, parce que Schubert, c’est aussi renoncer à davantage d’exigence, parce que nous avons largement dépassé les 37°2 matin midi soir). En revanche, Benoît Magimel et son regard céruléen pénétrant apporte une justesse incroyable. Il irradie, suspend les comédiens et le temps. Nous aussi, dans ce resto chinois, on a envie de lui murmurer un timide « Je t’aime », et comme il n’entend pas vraiment parce qu’il est très pudique sous ces airs rustres, on n’aura pas peur de lui épeler chacune des sept lettres : J E T A I M E. Benoît Magimel, je t’aime ! Parce qu’à son instar, et à celui de Catherine Deneuve, un instinct de protection nous attache indéfectiblement à ce môme : Malony, dont l’interprétation par Rod Paradot est tout simplement une performance à saluer. On ressort de ce film La Tête Haute.

La bande-annonce à retrouver ici

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