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Publié par Isabelle Kévorkian

Rencontre avec Francis Huster et Steve Suissa au Théâtre Rive Gauche

Francis Huster joue « Le joueur d’échecs » de Stefan Zweig depuis le 3 septembre au théâtre Rive Gauche, une pièce adaptée par Eric-Emmannuel Schitt et mise en scène par Steve Suissa.

Steve Suissa a d’abord été élève de Francis Huster au cours Florent. La première question qui vient à l’esprit, lorsque l’on a assisté à la pièce : est-il possible de canaliser l’exaltation et l’emphase dont fait preuve cet acteur proéminent et habité par mille tourments et personnages intérieurs ? Cet acteur ostentatoire et peut-être un peu cabotin, disons … provocateur. La réponse est d’autant plus attendue que Francis Huster se présente comme l’un des dix acteurs célèbres en France aujourd’hui, pour interpréter l’un des dix auteurs notoires, parmi les plus lus, Stefan Zweig, et identifie le jeune metteur en scène comme l’un des plus talentueux de sa génération. Capable de mettre en scène des textes littéraires, journalistiques. Francis Huster assimile en effet Zweig, comme Camus, dont il a lui-même adapté, mis en scène et joué « La Peste » dans le monde entier frôlant le millier de représentations, jusqu’à en écrire « Un combat pour la gloire », à « des écrivains au sommet de leur art, journalistes du monde ». Je m’égare. Je reformule. Est-il possible, Cher Steve Suissa, de diriger le talentueux et complexe Mister Huster, au regard accrocheur et évanescent, ici et là-bas, « cinglé » (dixit Francis Huster en personne), qui joue avec les micros et les lumières, avec ou sans décors, et Docteur Francis, qui maîtrise les textes classiques, la rigueur, la verticalité théâtrale et le décorum. Cet homme-là qui a débuté par Diderot, ou l’art du dialogue avec Jacques le Fataliste, puis s’est approprié Hamlet, ou Guitry, et Camus et Zweig. Ce dernier qu’il qualifie de remarquable d’un point de vue littéraire, mais lâche et coupable de suicide, coupable de n’avoir pas su aider son pays, préférant l’exil ou les accommodements. Alors que de son vivant, déjà notoire et mis en lumière au cinéma ou au théâtre, il avait le devoir, selon Francis Huster, de prendre position, de s’affirmer solidaire de ses compatriotes, à travers toutes les formes d’expression qu’il maîtrisait. Il avait le devoir d’entrer en résistance. Nous n’allons pas refaire l’histoire, et n’est pas Jean Moulin qui veut. Qui sait comment nous aurions réagi, nous, vous. Qui peut prétendre concevoir la posture qu’aurait adoptée Monsieur Francis Huster en lieu et place de Stefan Zweig, au pinacle de son art et de son éclat ? Je digresse à nouveau. Steve Suissa : Francis Huster peut-il être maîtrisé ?

« Oui », répond sans ambages Steve Suissa, de ses yeux ocre-vert déterminés, et luisants comme des lucioles, qui s’échappent de son teint hâlé. Troublant. Euh … donc ? Comment approche-t-on ce monstre sacré, pour lui permettre d’appréhender « un autre métier que celui qui consiste à interpréter des pièces de théâtre figé dans un aquarium » comme Francis Huster le qualifie dans son emportement fiévreux ? D’abord, Steve Suissa parle d’une « aventure humaine et d’un spectacle vivant ». Il évoque une « confiance réciproque nécessaire, et l’estime, comme dans un couple soucieux de la forme, tout autant que tu travail à accomplir. Comme la première impression que l’on se fait d’une personne, on sait à qui l’on s’adresse, si l’acteur est prêt à donner sa vie sur scène, sans tricher. On sait s’il sera tout autant dans la révolte que le partage. Et au fond, il est bien plus évident de canaliser un acteur multiple, organique, ample, majeur, pour réaliser un travail d’épure avec lui. Pour aller à l’essentiel, avec beaucoup d’humilité. C’est le défi du théâtre : proposer des mises en scène intimistes, quitte à avoir recours à des micros pour intensifier le moindre souffle ou mouvement de gorge, chaque reniflement, comme si le spectateur se trouvait derrière le trou d’une serrure. » En somme, nous avons, nous autres spectateurs, l’opportunité de confesser l’acteur et par-delà, l’auteur.

Steve Suissa réussit ce pari formidable de relier en symbiose totale le triptyque public-acteur-auteur, de rompre les frontières, tout en proposant un point de vue singulier. Un nouvel angle, qui n’avait jamais été tenté auparavant. Une vision neuve de l’auteur, incarnée par l’acteur. Cela forme un monologue haletant, et l’on apprend que Francis Huster, lorsqu’il entre en scène est déjà à « fleur de peau ».

Francis Huster reprend la parole, insiste sur le travail vétilleux de Steve Suissa, qui sait proposer « un théâtre littéraire, dans lequel la forme répond au fond ». Il sculpte la pensée de l’auteur, les motivations qui justifieront la manière de se déplacer, de placer le regard et la voix, les intonations, la gestuelle. Il modèle le texte, et ce que contient chacun des mots, des soupirs, des altérations. Il scrute pour percuter un public renouvelé. Francis Huster procède par analogie avec le métier de pianiste. Il convient d’abaisser les épaules, selon le compositeur dont on s’apprête à interpréter l’état émotionnel qui traverse sa partition. L’acteur de théâtre est l’égal du pianiste : « Il joue avec sa main droite qui dirige le texte les notes, et de sa main gauche qui révèle le sentiment l’âme. Le metteur en scène permet cette coagulation, ce ciment entre la contradiction des impressions et la justesse des mots. L’acteur de son côté se met tout uniment au service de l’interprétation, il ne se regarde plus, ne s’écoute plus, hyper-concentré et en état d’apesanteur. Comme quand on baise ! Tu t’y plonges tout entier sinon tu débandes ! »

Après cette éloquence du Maître Huster, la transition s’avère délicate. C’est une pensée pour l’adaptation d’Eric-Emmanuel Schmitt qui permettra de conclure l’échange. « Eric-Emmanuel Schmitt, l’un des trois plus grands dramaturges. (…) Pagnol avant lui ! Pour « Le joueur d’échecs » il a proposé cette idée géniale : la phrase de fin !», reprend Francis Huster. Texte que je ne dévoilerai pas par égard pour ceux qui n’ont pas encore vu la pièce. Seule expression qui a nécessité une discussion entre les trois hommes. Les derniers mots devaient offrir une résonance particulière, il est question de mort. La partie est finie. Echec et mort. Personne n’a rien vu venir, pourtant tout était prévisible. « Maintenant qu’il a démontré sa capacité à adapter des textes, dont celui-ci, sans doute le plus masculin de Zweig comme Amok est le plus féminin, Eric-Emmanuel Schmitt doit, à présent, réaliser une œuvre qui le conduira de l’autre côté du miroir. Car c’est cela le théâtre, quel que soit le rôle que l’on y joue : Dégorger sur scène ce que l’on est. »

A cet instant je me demande si le rôle que Francis Huster aurait dû jouer, ce n'est pas Orphée par Cocteau avec Maria Casarès.

Bref, je n’ai pas eu le temps de comprendre en quoi « Amok ou le fou de Malaisie » était perçu par Francis Huster comme un texte féminin. La folie meurtrière serait-elle l’apanage des femmes ? Médée fut-elle atteinte de cette douleur incurable, jusqu’au scelus nefas, postulat de mon premier roman ? Cette année, les expositions et festivals mettant en valeur la Malaisie et Singapour en France, pourraient peut-être nous en fournir une explication. A suivre.

Précisons que pour cette performance à bout de souffle, Francis Huster est nommé à la cérémonie des Molières, le 27 avril prochain au théâtre des Folies Bergère, retransmise sur France2, dans la catégorie « Seul en scène », aux côtés de Denis Lavant, éblouissant Céline (comme quoi … les personnalités licencieuses embarrassantes, mais d’une qualité littéraire non opposable continueront de s’imposer), de Florence Foresti et Jos Houben. One (wo)man show : le théâtre vivant se réinvente.

« Le joueur d’échecs », au théâtre Rive Gauche : prolongations jusqu’au 29 août.

Cette semaine débute « 24 heures de la vie d’une femme », du même Stefan Zweig avec Clémentine Célarié.

Et toujours : « L’Elixir d’Amour » pour quelques représentations exceptionnelles, avec Marie-Claude-Pietragalla et Eric-Emmanuel Schmitt.

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