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Publié par Isabelle Kévorkian

Sami Frey au Théâtre de l’Atelier

La pénombre. Ambiance monacale. Une table en bois, spartiate. Une faible lampe. Un halo ascétique. Sami Frey, tout en noir, s’installe derrière la table, face au public auquel il n’accordera pas un regard. Il tourne les pages de sa tablette numérique posée sur la table, d’un geste leste et nonchalant. Son visage est davantage illuminé par l’écran de l’outil digital que par la lumière. De sorte que nous n’avons pas d’autre alternative que de l’écouter. Sa voix. Suave et puissante, une onde de sensualité qui s’écoule en nous jusqu’au vertige. Parfois il bute sur une réplique et s’énerve. S’emporte presque, avec véhémence. Le perfectionnisme poussé à l’extrême. Faut-il cette distance avec l’auditoire et ce support anachronique pour lire la correspondance de Jean-Paul Sartre, qui se révèle plus narcissique dédaigneux cynique intransigeant que jamais, et Simone De Beauvoir, embrasée assoiffée inquisitrice engagée. Echanges épistolaires curieux, violents, intellectuels, philosophiques, métaphysiques, scientifiques, mystiques. On y croise Casarès ou Dullin. Camus. Leiris. Gide. Merleau-Ponty ou Aron bien sûr. Ça fuse. Ça ergote sur le génie, la hiérarchie qui réduit la valeur humaine, l’égalité, l’égalité des gens versus Sartre, la subjectivité géniale, l’orgueil caractère structural, la légion d’honneur et les honneurs en général qui se refusent et se morguent, l’enfance. On traverse le Havre et sa désolation, le lycée Pasteur de Neuilly. Cela ressemble à la lente et pénible déambulation d’une tranche de vie, une conversation ennuyeuse entre deux existentialistes et deux amants, sans tendresse. Et pourtant quand l’on sait à quel point l’un n’allait pas sans l’autre et inversement. Deux âmes indissociables, faites d’être cérébral et de néant charnel.

Cela s’interrompt brusquement, au milieu d’une phrase. Sami Frey se lève et quitte la scène. Il revient pour un bref salut, roide, et repart. Rideau. La suite : demain, ou un autre soir, car jamais le public n’entendra les mêmes mots prononcés. Sami Frey décide de manière autoritaire et froide ce que le public entendra du quotidien de ce couple infernal, que les réflexions nourrissaient davantage qu’une union organique. C’est sombre à la nausée. Nous, et Sami Frey dans un huis-clos oppressant. Seul Sami Frey, inatteignable, sans concession, comme statufié, pouvait probablement faire revivre ce couple mythique, dont on n’envie pas la relation, fut-elle épistolaire. Du grand art.

www.theatre-atelier.com, jusqu’au 15 mars avant la reprise des séances de lecture de Dominique Blanc dans « Les Années » d’Annie Ernaux

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