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Publié par Isabelle Kévorkian

Théâtre : "Les Années" d'Annie Ernaux à l'Atelier, par Dominique Blanc

« Les Années » passent au théâtre de l’Atelier, et semblent se répéter. Dominique Blanc les déroulent, depuis … 1940 ? Yvetot, Sotteville-sur-mer. Ou ailleurs. A partir d’une photo à bords dentelés dévoilant une enfant menue, ou d’un souvenir exhumé : « Les jours de fête après la guerre, dans la lenteur interminable des repas…. ». Elle présente une petite fille, et puis c’est « on », « nous », « ils » et « elle », et l’on ne sait plus très bien. Pourtant, l’on ne se perd pas. La route est tracée, elle serpente, dévie, emprunte des chemins de traverse, mais jamais l’on ne s’égare. C’est Annie Ernaux, c’est Dominique Blanc, c’est nous. Tout cela se superpose, et forme une unité. C’est l’histoire, c’est l’Histoire. C’est intime, et impudique. C’est universel, et personnel. C’est indéfini, et précis. Tout se confond. C’est écrit, et c’est dit. C’est figé, et évanescent. C’est loin, oublié, et c’est actuel, présent. C’est la vie et ce qu’elle trahit. Cela ne nous concerne pas et cependant, l’on a vécu ce qui est récité. A la virgule près. Cela se passe chez nous, comme chez les gens d’à-côté. Comme dans un roman de Pascal Lainé, ou de Philippe Vilain. C’est l’Irrévolution et Pas son genre. C’est simple et honteux. Toutes les promesses ne sont pas tenues. Il y a les avancées sociales et sociétales, le progrès, le civisme, l’irrespect, la morale, les manquements. « La profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances ». C’est l’amour, puis le divorce. C’est l’avortement, l’Evénement. C’est elle et l’Autre fille.

C’est l’écriture, feu intérieur : « A la voir sur la photo, en belle fille solide, on ne soupçonnerait pas que sa plus grande peur est la folie, elle ne voit que l’écriture –peut-être un homme- pour l’en préserver, au moins momentanément ». C’est autobiographique : la nôtre. C’est un récit : celui qui nous a construit. Celui qu’il faut transmettre. Pour la ressouvenance. Un devoir. « Alors, le livre à faire représentait un instrument de lutte. Elle n’a pas abandonné cette ambition mais plus que tout, maintenant, elle voudrait saisir la lumière qui baigne des visages désormais invisibles, des nappes chargées de nourriture évanouies, cette lumière qui était déjà là dans les récits des dimanches d’enfance et n’a cessé de se déposer sur les choses aussitôt vécues, une lumière antérieure. Sauver …. ». C’est de cela qu’il est question : conserver la mémoire des années. « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Dominique Blanc ouvre ce premier cycle de lectures proposées au théâtre de l’Atelier par Didier Long, son nouveau directeur. Aucune mise en scène, pas de jeux de lumières. Une table et une chaise. Une carafe et un verre d’eau. L’épure. Et le texte. Maîtrisé, découpé, ciselé, répété. On a lu « Les Années ». L’on découvre pourtant ces mots pour la première fois. Il fait sombre. On écoute, on retombe en enfance : on se laisse bercer par les flots de mots, le rythme des phrases, le flux et le reflux des silences et des ponctuations. On s’endormirait volontiers dans la chaleur du théâtre enténébré, tout entier tourné vers notre épopée ainsi oralisée. Le théâtre retrouve son rôle premier : mettre en scène la vie. Espace de partage populaire, comme ce texte d’Annie Ernaux retrace 70 ans d’idées politiques, religieuses, et de divertissement.

www.theatre-atelier.com, Dominique Blanc lit « Les Années » d’Annie Ernaux jusqu’au 15 février.

Du 17 février au 1er mars, Jean-François Balmer assurera le relais avec « Un candide à sa fenêtre » de Régis Debray, puis Sami Frey conclura cette série en adoptant chaque soir une correspondance différente de Sartre et de Beauvoir. Chacun des comédiens a choisi un texte qui entrait en résonance particulière avec sa propre intimité, dont il pourrait se faire le porte-parole pour le restituer à un public large. Trois passeurs de mots à l’atelier à ne pas rater.

Prolongation exceptionnelle du 17 au 29 mars 2015

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atelier de théâtre Paris 27/09/2016 09:20

J'ai assisté à cet évènement unique et ce fut un vrai succès. Une autobiographie romanesque lu par une fervente lectrice, Dominique Blanc, un spectacle inoubliable.