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Publié par Isabelle Kévorkian

Théâtre : Brassens, lettres à Toussenot au Guichet Montparnasse

Brassens : Lettres à Toussenot

Une lecture poétique et spectaculaire des échanges entre le poète et le philosophe

Proposée par la Compagnie Je Suis Ton Père, au théâtre du Guichet Montparnasse

Adaptation et mise en scène : Vincent Mignault et Nicolas Fumo

Avec Vincent Mignault (Brassens), Nicolas Fumo (Toussenot), Laure-Estelle Nézan (la Muse) et Amélie Legrand (Le Succube)

Les lectures sont à l’honneur ces temps-ci, comme les échanges épistolaires. Retour aux fondamentaux. Au théâtre du Guichet Montparnasse, lieu de poche intimiste, la correspondance entre Georges Brassens, chroniqueur au Libertaire, poète, écrivain et Roger Toussenot, qui ne sont pas encore respectivement chanteur et philosophe, est mise en scène. Ils ont la vingtaine, et vivent dans le dénuement, l’un à Paris, impasse Florimont, l’autre à Lyon. Entre 1946 et 1951. Brassens écrit et lit ses missives avant de les adresser à son ami, seul dans sa chambre austère. Une table, un lit, un édredon, une lampe avec des oiseaux en ombres chinoises qui apparaissent lorsque la lumière s’impose, une guitare, de vieux livres. L’absence de confort et l’impécuniosité n’ont pas d’importance. La privation ne constitue pas un obstacle pour les artistes. Seul caprice formulé par Georges Brassens ? Que son ami Toussenot lui adresse par retour de courrier un timbre, afin qu’il puisse poursuivre sa verve épistolière. Le timbre-poste, emblème fort de l’amitié, pour Brassens.

Un homme a la trempe de ceux qui ont un dessein à accomplir. Comme Dylan en son temps, qui vivait avec cette urgence, cette nécessité organique à rencontrer son destin. Par certains côtés Dylan et Brassens ne sont pas si éloignés. Une voix identifiable entre toutes, une présence artistique populaire, des défenseurs du bien commun, partisans des opprimés, des laissés pour compte et des sans-voix. Chanteurs protestataires, civiques, engagés en faveur de causes sociales et sociétales qui, pour autant, n’empiètent pas sur le terrain politique.

Brassens rêve, il se réfugie dans son imaginaire et convoque sa Muse, fumant sa pipe en bruyère de Cogolin. Extraordinaire Laure-Estelle Nézan, qui propose une version acoustique des chansons de Brassens, et sa voix chaude traverse les murs du théâtre jusque dans la rue de la gaîté qui jamais n’a aussi bien porté son nom. Le Succube s’immisce, Maria, sangsue vipérine, qui inspira « Putain de toi ». Et soudain les paroles de Brassens exposent un sens que l’on n’avait pas vraiment pris la peine d’entendre. Pensées et humeurs, ironie et mordant. L’amitié, la mort, la joie, l’argent, la misère, les vicissitudes, les marges, les mœurs, l’altruisme. Oralisés par la troupe, sans support musical, les mots non-conformistes, irrévérencieux et provocateurs, emplissent les cœurs. On (re)découvre Georges Brassens, sa liberté de ton, sa sédition, ses utopies, sa mélancolie, son esthétique, sa poétique, son aristocratie. On ressort de là avec l’envie de dévorer ses écrits, romans, billets journalistiques, strophes, missives, recueils et tout particulièrement cette pièce symphonique au charme désuet : « Les amoureux qui écrivent sur l’eau ».

Brassens et Toussenot partageaient une soif d’équité, de liberté et des influences communes : Valéry, Villon, Gide, Wilde, Aragon, que la troupe #JeSuisTonPère nous restitue avec sobriété et générosité. Une lecture spectaculaire, au sens littéral. « Toi, tu es l’ami du meilleur de moi-même » écrit Georges Brassens à Roger Toussenot. C’est cette amitié, notamment, qui justifie la réalisation de cette prophétie : « Deviens l’artisan de ton âme, le musicien de ton silence, l’écrivain de ton génie ».

Deviens l’artisan de ton âme,

Le musicien de ton silence,

L’écrivain de ton génie.

Un spectacle qui n'aurait pas pu être créé sans la confiance et le soutien de Serge Cazzani, neveu de Georges Brassens, Janine Marc-Pezet, à l'origine de la découverte de cette correspondance et des "Fragments" de Toussenot, "journal inédit", et grâce aux coproducteurs via la plateforme de financement participatif Ulule

Le spectacle revient sur les planches du Guichet Montparnasse pour une nouvelle saison du 3 septembre au 17 décembre et sera joué à l'occasion du festival Coups de Théâtre de Massy le dimanche 11 octobre.