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Publié par Isabelle Kévorkian

The Cut
The Cut

Drame (2h18), avec Tahar Rahim, Simon Abkarian, Hindi Zahra

Oui, bien sûr. Lorsque que l’on est d’origine arménienne, en quête d’un passé et d’une identité indéterminée, voire porteur d’un nom qui n’est peut-être pas le sien, on porte des attentes fortes, sans doute démesurées, et la sensibilité à fleur de peau dès qu’il est question du génocide arménien. Alors quand un cinéaste, et pas des moindres, né en Allemagne de parents turcs, décide de réaliser un long-métrage sur le génocide arménien, alors que personne n’a jamais osé relever ce défi et braver l’interdit, et que le film sort en salles l’année de la commémoration de ce premier génocide de l’histoire du 20ème siècle, forcément, tandis que cet événement n’est toujours pas reconnu en dépit des évidences et autres pièces à conviction, l’on ne peut pas ne pas se précipiter dans l’une des salles enténébrées, qui disposent d’une copie (peu, inutile de le préciser). La force de l’évidence s’arrête là. Car ce film, loin de raconter le massacre de 1,5 millions d’arméniens, chassés de leur terre du jour au lendemain, en ce 24 avril 1915, pillés, dont les femmes ont été violées, soumises à l’esclavagisme, tatouées par leurs souteneurs kurdes ou turcs, que les rescapés, pour la plupart, doivent leur survie à une islamisation forcée, eh bien ce film, que l’on trépignait de découvrir pour enfin pouvoir s’approprier notre histoire, ce film déçoit. Il enfonce même davantage encore la blessure que l’on porte en soi, arméniens piétinés, bafoués, niés, nés avec ce traumatisme qui se transmet en héritage, dans un silence sournois comme la gangrène.

D’aucuns peuvent y voir un film valeureux, et peut-être que l’initiative aura cette vertu : au-delà de dénoncer l’extermination d’un peuple, il prend le risque de traiter un sujet censuré. De manière timide. Comme s’il était, à son tour, contraint à violer et profaner. A tel point que la proposition de cinéma est boursoufflée. Peut-être est-il encore trop tôt, cent ans après. Oui, peut-être que Fatih Akin, au fond, n’a pas su comment s’y prendre, parce que la blessure est toujours à vif, rouge comme le sang des décapitations, des éventrations, des lapidations, des exactions.

Plus de deux heures de pathos, et deux parties scandent le scénario, qui pourrait tout à fait être transposé en Syrie, au Nigéria, au Rwanda. Car il n’y a rien de particulièrement arménien dans cette proposition-là, sinon les noms de famille. Manoogian, Kévorkian, Nakashian

Pour des raisons de sécurité Fatih Akin a tourné en Jordanie et à Malte, et The Cut est interdit en Turquie, ce pays répressif et négationniste. Pourtant, son premier ministre, Ahmet Davutoglu, était là dimanche 11 janvier dernier, à Paris, aux côtés de François Hollande, marchant pour la liberté d’expression, comme près de 5 millions de personnes en France.

A l’origine, le réalisateur voulait d’ailleurs raconter l’histoire de Hrant Dink, le Charb arménien, journaliste turc d’origine arménienne, assassiné par un nationaliste, dans le journal où il exerçait sa liberté d’expression. #JeSuisCharlie, #JesuisHrankDink. Le projet s’est avéré trop risqué et, menacé de mort, Faith Akin a opté pour « La blessure ». Celle de Nazaret Manoogian. Plus consensuel.

Cette nuit du 24 avril, les jeunes turcs l’interpellent en pleine et douce nuit, pour faire de lui un soldat. Au lieu de cela, c’est la mort qui l’attend. Il est égorgé. Il en réchappe. Le seul, entre tous. Sinon, point de film. Toutefois, le coup de couteau l’enferme dans le mutisme. « The Cut ». La caméra le suit comme son ombre : il flanche, vacille, se relève. Il ignore le froid, le blizzard, le désert aride, les jours de marche sans fin ni but, la faim, la soif, les mirages et oasis, les injures, les coups, les insultes, les crachas. Il brave, poursuit puisqu’il tient debout.

Au début du film, au temps du bonheur, une grue avait survolé le village de Mardin, tandis qu’il se promenait en compagnie de ses filles. La grue, symbole d’un grand voyage. Quel augure…

Pendant qu’il voyage donc, sa femme et ses filles, le reste de sa famille, et les villageois de Mardin où il exerçait la profession de forgeron, avant, au temps de la Grande Arménie, alors qu’il se confessait parce qu’il pêchait, enviant plus riches que lui, sont entraînés dans la « marche vers la mort », comme tous ces arméniens chassés de partout : Zeïtoun, Adana, Ouchak, Kutahia

Nazaret voyage. Il traverse les années, les steppes, les montagnes, les fleuves, les dangers, les camps. Comme celui de Rays Al Ain, où il apprend que ses filles sont toujours en vie. Sa marche pour survivre se transforme en une odyssée pour retrouver ses jumelles. Il découvre le cinéma de Chaplin, une révélation. Il rit et pleure devant les facéties de Charlot dans « The Kid » : tout espoir demeure permis : il s’émeut, il vit. Le cinéma sauvera le monde. Petite incursion personnelle et intime du réalisateur. Oui, le cinéma condense, immortalise et universalise. Nazaret continue. Alep, Cuba, la Floride, le Dakota du nord. Ereinté, titubant dans ses godillots, mais vaillant, se nourrissant de fleurs ou d’insectes, de pain rassis, de haricots dans une gamelle. Réussissant même à sauver une jeune fille d’un viol collectif, supportant les insultes et autres "sale juif". Nous sommes en 1923. Il gagne un camp de cheminots arméniens, qui le mettent sur la piste. Il finit par atteindre Ruso, et le film touche à sa fin, comme l’épopée.

Fin.

Quelle fin ?

Une fin existera-t-elle jamais ?

Peut-être est-ce là le message de ce film hésitant, surabondant, enflé. Comme s'il était impossible de circonscrire le génocide arménien. Que le diluer s'avérait la seule option cinématographique possible.

Parce que l'histoire a déjà été écrite. Parce que l'histoire ne cesse de se répéter. De Corbière à Akin, en passant par Jean Moulin...

Relisons les « Amours Jaunes » de Tristan Corbière : cela, c’est de la poésie, symbole d'humanité et de lutte. Son recueil « Armor » en particulier, dans lequel l'on trouve « La Pastorale de Conlie ». Il y est question du massacre de 60 000 bretons, concentrés dans le camp de Conlie près du Mans. Cela se déroule en 1870 et traduit les relations entre la Bretagne et la République française, en guerre. Les bretons surnomment le camp « Kerfank » : la ville de boue.

Lorsqu’il est nommé sous-préfet de Châteaulin en 1930, Jean Moulin pratique l’art de la gravure. Il s’imprègne de culture bretonne et s’approprie le poète maudit. Inspiré, halluciné peut-être même, Jean Moulin réalise huit eaux fortes, qu’il signe d’un pseudonyme : Romanin, avant d'adopter Max. C’est ce charnier que peint Jean Moulin, le camp de Conlie, au milieu duquel émerge le corps nu et décharné d’une femme, dans un camp d’hommes. Pour horizon : une mer de croix en bois.

Les eaux fortes de Jean Moulin ont été acquises par le www.musee-beauxarts.quimper.fr

"La Pastorale de Conlie"

Va : toi qui n’es pas bue, ô fosse de Conlie !

De nos jeunes sangs appauvris,

Qu’en voyant regermer tes blés gras, on oublie

Nos os qui végétaient pourris,

La chair plaquée après nos blouses en guenilles

Fumier tout seul rassemblé…

Ne mangez pas ce pain, mères et jeunes filles !

L’ergot de mort est dans le blé.

Tristan Corbière, « Les Amours Jaunes, 1871

La Pastorale de Conlie

La Pastorale de Conlie

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