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Publié par Isabelle Kévorkian

Ariane Ascaride dans Les Héritiers
Ariane Ascaride dans Les Héritiers

Drame (1h45), avec Ariane Ascaride, Ahmed Dramé, Noémie Merlant, Geneviève Mnich…

Avec le concours du lycée Léon Blum de Créteil

L’art de passer à côté de son sujet, et de délivrer un film pathos à souhait sur la shoah avec un choix de bande-son tout aussi erroné. L’histoire -vraie, si elle avait été respectée et non dévoyée, aurait pu s’avérer magnifique. Ce film, s’il avait été davantage circonscrit, aurait pu constituer une œuvre de référence, pédagogique et civique, en plus d’être romanesque.

Venons-en au pitch, pour comprendre « Les héritiers » : Ahmed Dramé, élève d’une seconde en déliquescence, au lycée Léon Blum de Créteil, est passionné d’écriture et de cinéma. La professeure d’histoire de cette classe, qui est aussi la principale, Madame Anglès (Madame Gueguen dans le film, interprétée par une Ariane Ascaride qui joue avec nonchalance un rôle de complaisance, comme si elle se regardait jouer, de très haut), propose que les élèves se mobilisent, se solidarisent, pour participer au concours national de la Résistance et de la Déportation (http://www.cndp.fr/cnrd/). Noble ambition. Elle est certaine que ce projet créera du liant dans sa classe, de la transversalité, favorisera un esprit d’équipe pour faire place à la défiance entre ces adolescents sans repères, réhabilitera le rôle de l’éducation pour combattre la méfiance à l’égard du système scolaire, constituera un formidable devoir de mémoire. Rien d’utopiste dans sa démarche, une sévère intuition que sa classe vaut mieux que l’image qu’elle renvoie, que ses élèves, ensembles, peuvent surprendre : leurs professeurs, leurs parents, leurs amis, et peut-être même Léon Blum. Le projet est raillé par la classe, tout comme l’idée jugée saugrenue par le proviseur. Pourtant, à force d’acharnement, Madame Anglès va convaincre et ses élèves vont appréhender l’histoire, leurs racines, se forger leur identité et se positionner en « héritiers » dignes et fiers de cet apprentissage et d’un passé commun. Leur manière de parler évolue, comme leur façon de s’habiller, leur réflexion sur la vie, leur regard sur autrui, et le monde qui les entoure. La classe de loosers sans avenir, méprisée, se révèle studieuse et vertueuse. C’est cette transformation, la rencontre de cette classe ignorée avec une professeure déterminée qui va modifier le cours de la vie de ces élèves, qu’a voulu raconter Ahmed. Il a écrit une ébauche de scénario qu’il a adressé à Marie-Castille Mention-Schaar, dont le film « Ma premier fois » l’avait ému. Il l’a contactée par e-mail, tout simplement. Interpellée, la réalisatrice accepte de s’investir dans ce projet à la condition qu’Ahmed obtienne son baccalauréat. A la lecture des quelques pages reçues, elle découvre une maturité et une lucidité dans l’écriture, un reflet précis d’une époque, de la scolarité d’un milieu défavorisé, d’une « jeunesse multicommunautaire, multiconfessionnelle ». Elle lui aurait formulé les choses ainsi : « Si tu réussis ton bac, tu pourras jouer dans le film ». Ahmed a obtenu le diplôme, raflé le concours avec sa classe, co-écrit le scénario du film dans lequel il interprète son propre rôle. Il témoigne, posé et humble : « Il faut avoir beaucoup de courage, de volonté, être passionné, ne jamais rien lâcher ». Conscient d’avoir rencontré deux mentors, sa prof, Madame Anglès et Marie-Castille Marion Schaar, et qu’il a su saisir cette chance qui lui était offerte. C’est cette histoire-là qu’aurait dû raconter Marie-Castille Marion Schaar, sur fond de Sibélius par exemple, quitte à respecter le propos (à défaut d’une musique plus gaie, comme la joie de renaître). Au lieu de quoi, elle s’est engouffrée dans tous les clichés éculés sur la Shoah, avec nombre de scènes superflues comme celle du foulard. Tout y passe : la rencontre avec un ancien déporté des camps, la visite à Drancy, la signification du tatouage, les photos de chambres à gazes, l’histoire des génocides, les larmes, beaucoup de larmes, sous-tendu par Ravel, dont on se demande ce qu’il vient faire dans cette galère. Les élèves découvrent une église, lieu dont ils « ne savaient pas qu’on pouvait y entrer » ou que « les hommes et les femmes pouvaient y prier ensemble, côte-à-côte »

Il est regrettable par ailleurs que la séquence sur ce qu’est un génocide, particulièrement longue, éprouvante et sentencieuse, ne précise pas que le premier peuple exterminé fut Arménien. Il ne s’agit pas d’un détail de l’histoire que l’on peut se permettre de passer sous silence lorsqu’il est question de génocide, surtout à un an de la commémoration dudit génocide, que la France, et sa flotte, ne peuvent nier. Passer outre me parait offensant d’une part, et décrédibilise la volonté d’une prof d’histoire de vouloir faire des élèves de sa classe, des héritiers d’un passé commun. Surtout lorsque cette professeure, d’histoire et principale, est incarnée par Ariane Ascaride. Un film pontifiant, lénifiant, donneur de leçons, qui s’accommode de l’histoire par ignorance ou sens du consensus, et qui sombre dans une grandiloquence qu’Ahmed Dramé ne méritait pas. N’oubliez pas vos mouchoirs… Hélas, pleurer ne fait d’aucun d’entre nous des héritiers.

Sortie en salles le 5 décembre

www.elle.fr

Ciné : « Les héritiers » de Marie-Castille Mention-Schaar #GPcineELLE
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