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Publié par Isabelle Kévorkian

David Enhco, trompettiste de jazz
David Enhco, trompettiste de jazz

Pour comprendre le jazz, je suis partie à la rencontre d’une personnalité plurielle de 28 ans. David Enhco, trompettiste, interprète, compositeur, improvisateur, fondateur d’un label musical. Mais aussi David and Co, qui travaille et se produit en mode choral. Dans le volet esprit de famille, citons le trio formé avec son frère Thomas, pianiste, et sa mère Caroline Casadesus, soprano (Trio Casadesus Enhco), ou le Duo Enhco Brothers. Dans le chœur d’amis, retenons le David Enhco Quartet et the Amazing Keystone Big Band. Le David autonome, enfin, qui dirige le label Nome, car l’on n’est jamais mieux édité que par soi-même, pour peu que l’exigence sous-tende votre personnalité.

Je lui parle de « gène artistique » et d’organigramme pour démarrer. Difficile de passer à côté ! Un père éditeur, Jean-Etienne Cohen-Séat, pianiste à ses heures. David est marqué, à l’âge de 3 ans, par son interprétation de la sonate Appassionata de Beethoven (dont nous n’oublierons pas, amateurs des #MMG, l’exécution fougueuse et exubérante de Giovanni Bellucci en 2007). Une mère, lumineuse chanteuse soprano, Caroline Casadesus, dont le second mari, Didier Lockwood, violoniste de jazz, a fondé une école d’improvisation. Une arrière-grand-mère, Gisèle Casadesus, légende de cinéma qui, à 100 ans, continue d’alimenter les chroniques culturelles avec élégance et vivacité. Un grand-père, Jean-Claude, chef d’orchestre … Leur histoire familiale démarre en 1850, dans la sphère artistique, jusqu’à cette 5ème génération conduite par les frères Enhco, considérés comme les « outsiders » étant donné leur pratique de l’improvisation. David n’aime pas le mot « gène ». Il parle « de travail et de passion ». Il emploie les termes « d’artisans de la musique, et d’artistes ». Il revendique un savoir-faire, une énergie « au service de la musique ». Bien sûr, être né dans une famille d’artistes, tous domaines confondus, façonne. Surtout que leur mère a imposé à ses fils la pratique de la musique dès l’âge de 3 ans : « La musique n’était pas une option familiale » précise-t-il, rajoutant : « Paradoxalement, à la maison, on n’écoutait pas tant que cela de musique » ! Pour David : piano, et Thomas au violon. David s’éloigne de cette discipline à l’âge de 6 ans au profit de la trompette, tandis que son frère s’oriente vers le piano comme un jeu de chaises musicales. La rencontre de Caroline Casadesus avec Didier Lockwood est déterminante. Le beau-père apprend le jazz et l’improvisation à David : une carrière naît. Il poursuit néanmoins une formation académique, au conservatoire où il obtient un 1er prix, et à l’Ecole Nationale d’Aulnay-sous-Bois, où l’enseignement de Pascal Clarhaut, trompette solo dans l’Orchestre National de l’Opéra de Paris, finit de consolider sa voie. Il sera jazzman, et intègre l’école d’improvisation de Didier Lockwood. Dès l’enfance, les frères Enhco se produisent dans les fêtes de villages de Seine-et-Marne (la famille habite alors Barbizon), moments privilégiés pour apprivoiser la scène et s’exprimer face à un public venu les écouter. A l’âge de 12 ans, David joue sur la scène de la mythique salle Pleyel.

David m’initie ensuite à la technique, car en trompette je ne suis pas spécialiste. J’avoue que l’instant, contre toute attente, se révèle sensuel lorsqu’il m’explique la manière dont les vibrations sont déployées dans l’instrument par le contact de ses lèvres avec l’embouchure de la trompette. Je manque d’air (le cas de le dire), et je lance un autre sujet. L’interview s’improvise. Ça tombe bien : l’improvisation, voilà la spécialité de David Enhco. Ne tombez pas dans le piège : improviser ne s’improvise pas. Il s’agit d’une construction aboutie, résultante d’une combinaison de différents paramètres : le travail régulier des gammes, une veille musicale permanente (David est abonné à Qobuz par exemple), la transcription sur le papier de partitions après de longues heures d’écoute musicale, apprendre les notes par cœur, jouer et rejouer jusqu’à trouver la partition qui correspond à son état d’esprit. La base se situe dans le rythme, moins « élastique » dans la pratique du jazz. Le rythme relie les membres d’une formation, comme « une horloge intérieure qui décompose tout, réduit à la plus petite unité possible pour tendre vers la plus grande précision : on est tous imbriqués ».

Je demande à David sa définition du jazz, souvent associé au parfum du jasmin, aux femmes de petite vertu, aux rumeurs, à la mafia… Ce ne sont pas des clichés ni des tabous, cela constitue l’héritage du jazz contemporain, devenu une « musique savante » et brillante, parce qu’elle est « née du métissage de cultures, de rencontres, de styles » qui n’étaient pas, a priori, destinés à cohabiter. « Le jazz pend sa source avec Jezabel, puis l’esclavagisme dans les champs de coton ». Je pense à Autant en emporte le vent. David m’extirpe de la fiction romanesque, me rappelant sans le verbaliser, que je ne suis pas Scarlett O’Hara ni lui Rhett Butler, et précise que « ce brassage-là est à l’origine du rock, de la pop, du funk, du hip hop… ». Ah oui ? Dylan, Bowie, Michael Jackson, Donna Summer, Sidney ont puisé dans le jazz ?

David Enhco foisonne de projets. Le nouveau CD de son Quartet, dont l’ambition est de créer une musique qui repose sur le libre-arbitre, vient d’être publié chez Nome, son label indépendant. La pochette, esthétique et minimaliste, s’intitule « Layers », rappelant les calques qui se superposent pour ne faire qu’un, comme 4 musiciens d’une formation, qui improvisent à égalité et en temps réel, à partir de mélodies que chacun propose. Du jazz immédiat et solidaire, réunion « d’individualités qui se fondent dans une conscience plus grande ». Il me l’offre. Dans la foulée, je récupère le CD de son Big Band, the Amazing Keystone : « Pierre et le loup » … et le Jazz. Le conte musical créé par le compositeur russe Sergueï Prokofiev en 1936, a été adapté par son Big Band, et Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie Française est le récitant. Le principe demeure : proposer aux enfants de se familiariser avec la musique, chaque instrument figurant un personnage du conte. En l’occurrence les enfants appréhendent une nouvelle orchestration grâce à cette formation Big Band, la plus grande dans l’univers du jazz (équivalent d’un orchestre symphonique). Par exemple, le chat est remplacé par un saxophone ténor, pour une tonalité hip hop féline. The Amazing Keystone Big Band va se retrouver sous peu autour du « Carnaval des animaux » de Camille Saint-Saëns. L’appellation du groupe les suit depuis leur rencontre, à la Clé de Voûte, un club Lyonnais, tandis qu’ils détournaient des standards et les restituaient en jazz. Une amie les avait croqués en figurines de comics, so amazing. Comment construire une légende à partir d’une anecdote.

Jazz et nature vont si bien ensemble… Je retrouverai David dans un cadre post-impressionniste, dimanche 14 septembre, pour les Moments Musicaux de Gerberoy, en compagnie de son frère et de sa mère. Le trio Casadesus Enhco a concocté un programme, dont je sais simplement qu’il sera unique, puisque l’essence de l’improvisation est de partager une musique qui évolue comme un oiseau s’envole, insaisissable. Aucun de leur concert n’est jamais identique, et écouter un de leur CD ne reflète pas leur prestation scénique.

David Encho, ou le jazz instantané et libre.

Nous avons encore parlé tournées, jazz et cinéma, jazz et divas et je ne compte pas les heures passées avec David, passionnantes. J’en oublie de lui demander comment il s’entraîne, gère son souffle. De toute façon, j’ai la réponse : il habite au 5ème étage (avec un escalier vers la mezzanine : arrondissons au 6ème étage) d’un immeuble parisien étroit, sans ascenseur. Les marches de l’escalier en colimaçon, semblent ne jamais s’interrompre, jusqu’au ciel. Pas étonnant qu’il tienne la note.

www.carolinecasadesus.com

www.davidenhco.com

www.thomasenhco.com

www.keystonebigband.com

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