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Publié par Isabelle Kévorkian

Bacalhau ! Larbi Naceri
Bacalhau ! Larbi Naceri

A l’heure où les récits et autres autobiographies, courts, sont recommandés, Larbi Naceri ose la fiction de 274 pages, à un rythme effréné. Il nous convie à goûter une sacrée Bacalhau, morue très salée, sans nous laisser le temps de reprendre notre souffle entre chaque bouchée de ce plat portugais, typique et savoureux. De sorte qu’on quitte ce roman KO, repus, avec des abdos en béton (d’avoir trop ri) et un de ces tournis (d’avoir trop jacté) ! Le héros, Vindo, « …Tu peux m’appeler Vin, c’est plus facile à susurrer à l’oreille quand on est bouillants », est l’aîné d’une famille portugaise qui habite une cité de Montreuil. Dans la famille Rodriguez, il y a Pietro le père, « fils de Portos venus en France pour fuir la dictature et croûter, comme tous les trimards d’émigrés du monde, il avait hérité d’une mentale d’ouvrier ». Ponctuel, poli, le type qui a des principes, mais apparemment ils ne se transmettent pas en héritage. Il y a la mère, Marie, tablier enfilé des aurores au crépuscule, pour briquer, astiquer, repasser, cuisiner. « J’ai beau me creuser la tête, j’arrive pas à me rappeler l’avoir vue une seule fois couchée », précise Vindo ou plus émouvant, tandis qu’il est affalé sur le canapé, revendiquant son statut « d’oisif-non-demandeur-d’emploi » : « enveloppé dans la couverture qu’elle avait jetée sur moi, je la regardais écrabouiller les cols de liquette. La plus belle femme du monde ! Et nous, les plus veinards de l’avoir ». Ainsi, Vindo, Vin, se laisse emporter par des élans de lyrisme et dévoile quelque pudeur. Comme lorsqu’il décrit sa petite sœur Charlotte : « Je la regardais. Il y a des trucs, tout de même, tu te demandes. La perfection, cette gamine, des traits dessinés au fusain, une douceur invraisemblable, une intelligence… ». La poésie cesse néanmoins, en page 48 de l’histoire, quand le jumeau de Charlotte entre en scène, Gustavo, Tav : « Un vaurien de douze ans, vilain et inutile, et mauvais avec ça ».

Vindo, à l’heure où la plupart des gens se pointent au travail, rentre se pieuter, mais ce jour-là, il est trop tôt. Au risque de croiser Pietro en furie, il va prendre un café. C’est là : « Là, j’aurais dû m’empresser de lui dire de la fermer avant que l’affaire ne prenne des putains de proportions. Mais j’étais plus là », dans ce bar que tout commence : l’histoire ficelée comme un saucisson, les embrouilles, les plans foireux, les rafales de sketches burlesques et de situations exagérées, les virées en scoot à toute berzingue, la brutalité à outrance qui vire au burlesque, les citations et références si pointues, qu’on se met à fouiller notre mémoire. « Digbunh Habrenburg je crois, dans son Dire ou ne pas dire », ou encore « T’as pas lu les classiques du dix-neuvième siècle ? (…) Dans Les Amants secrets, par exemple… L’auteur (dont je ne me souvenais plus qui c’était), il explique que les amants, l’hôtel, ça les fait pas goder ». Vindo, Vin, il nous embrouille, nous embarque avec lui sans même nous demander notre avis. « Façon », s’il l’avait fait, on n’aurait pas eu le temps d’atermoyer, qu’on se serait retrouvés dans cette putain de galère. Avec Bouselouf, un Renois au « faciès caprin très prononcé », qui « délourde les portes », son poto de maternelle, comme « Les deux doigts de la main. Les Starsky et Hutch du quartier …», avec qui il partage « le même crédo : de la sape et des meufs ». Tav, Captain Mglug, soldat strog venu d’une autre planète, avec lequel on intègre le « Gustavo project ». Ninouche, personnage haut en couleurs, d’une générosité sans borne.

Pourquoi on se laisse ferrer ? « J’imagine que tu te demandes ce qui m’a poussé à ne pas laisser tomber cette affaire. Je répondrai simplement : deux mille euros. Pire, faut reconnaître que la chelouïté de l’histoire m’intriguait ». Voilà pourquoi.

L’affaire ? Carole, une bourgeoise de l’avenue Foch, que Vin croise dans une situation pour le moins humiliante, dans ce bar, ce matin-là, lui met le grappin dessus et lui offre quelques milliers d’euros pour suivre son mari. Vindo se munit d’un appareil photo jetable, grimpe sur son scoot, et nous avec, pour filer le train à la Jaguar de Jack Bauve, chirurgien de renom, engagé dans l’humanitaire aux côtés de Bernard Kouchner.

Les rebondissements vont nous entraîner jusqu’au Quai des Orfèvres, où les policiers Jean-Paul, Francis et l’inspecteur Menier vont s’occuper de notre cas, sévère.

Ce roman est davantage que cela : une pulp fiction. Entre Vin et sa famille, Tav, Bousel, les cités Zola et Balzac, les keufs de la crim’, le "36", Carole, Jack le mari, Christopher l’amant, les travestis, les copines de l’avenue Foch, les soldats strogs, et nous : c’est perméable. Les pages nous brûlent les doigts, comme le rire et l’effroi nous shootent grave. C’est mené tambour battant, en accéléré, les échanges verbaux forment une longue joute infernale, les jeux de regards, les filatures, les gestes de combats tout droits sortis des films de Tarantino ou des films de série B réhabilités, il y a du Kubrik, du Coppola, du Leone, de l’action à la sauce chinoise. Il serait pas impossible qu’une explication puisse se trouver du côté des films scénarisés ou réalisés par l’auteur, Larbi Naceri (Banlieue 13, La Mentale, Go Fast…). Bref, un talent fou, un sens des situations inné, une écriture très visuelle, en dépit de quelques longueurs (certaines descriptions, des cités HLM ou de Boulesouf par exemple, auraient mérité d’être resserrées, comme de subtils et néanmoins présents clichés de cités auraient pu être évités, mais c’est peanuts). L’histoire dérape et décape. Jusqu’au dernier mot de l’ultime phrase, l’effet est assuré. Ouais, une sacrée Bacalhau, qu’on risque pas d’oublier de sitôt. Même que le bouquin refermé, ça nous fout la morue-blues. A quand la virée au Portugal avec nos nouveaux compères ?

Bacalhau !

Larbi Naceri, aux éditions Don Quichotte, 18 euros, 274 pages

www.donquichotte-editions.com

A suivre demain : l’interview de Larbi Naceri

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